Récit pour les soirées d'hiver-Première sortie avec le saint Erwan

Par goût pour les choses qui ne servent à rien, j’avais envie de vous conter, en ces soirées d’hiver, ma première navigation avec le Saint Erwan (présentation du bateau ici : www.sainterwan.com[...]/ ).

Cela faisant, le texte s’est habillé d’une petite préface, narrant l’histoire de son acquisition. J'ai initialement posté sur le forum bateau bois, mais j'aime les inter-action, donc je le remets par ici!

Quelle idée de faire l’acquisition d’un bateau en octobre juste avant un nouveau confinement de surcroît ! J’avais juste eu l’occasion de faire deux brèves sorties de deux heures par tout petit air avant ma décision : n’ayant -finalement- seulement pu apprécier que l’état du gréement, celui des voiles, ainsi que celui du moteur. Mais quand à savoir s’il allait me plaire, s’il allait passer la mer, je n’avais encore que peu d’éléments. Pourtant j’écrivis après le second essai :

Je voulais surtout savoir si nous allions pouvoir vibrer ensemble, le Saint Erwan et moi car, même s’il est fort beau et ferait tomber plus d’un badaud émoustillé, la première rencontre fut fort timide : moi dans mes doutes, lui dans ses petits airs de bouchon au gré des courants, voire carrément boudeur !
Le premier lien se fit sans doute lors qu’après les premiers pas, nous fîmes -sous un petit air de début septembre- quelques brassées au près, le vent libéré par le passage au-delà de l’île Bono.
C’est seulement alors qu’il s’est légèrement cambré, laissant le liston se rapprocher des flots pour se montrer sous ses allures coutumières. Nous avons pu brièvement faire corps avec ce début de confiance : « tu seras à ma barre et je te porterai sur la mer, tu apprendras à me connaître et à me choyer comme tu m’emporteras aux flots que préfère aux amarres. Et la confiance se fera... »

C’était une catastrophe : je suis poète et philosophe, je cultive mes légumes comme d’autres le font avec leurs sous ! Pourtant, je cherchai dans les tiroirs de ma commode craquelée les derniers deniers que je réservais pour les coups durs du destin, me convainquant que c’en était : tomber amoureux d’une belle dame toute de bois - en sus plus âgée que moi -, ne légitimait-il pas que l’on pusse renommer cela en coup dur ?
Il ne fut point trop compliqué de m’en persuader : vous savez, les poètes, ont une autre conception de la réalité ; ils tentent sans cesse de l’enchanter afin que survive cette douloureuse légèreté de la quête du sens de la vie. Dans laquelle ne résiste, au final, que ce besoin de vivre le moment, profondément, en tentant de se dégager des peurs du lendemain.
Oh bien sûr, j’ai les pieds sur terre ! Et ce n’est point cette bouteille de rhum, mes amis emballés, les voyages rêvés qui me feront perdre la tête !

Alors oui, j’ai tout imaginé, j’ai tout planifié : je promènerai des gens, leur conterai poésie au large de Bréhat, leur concocterai plat mitonné -puisque je fus aussi cuisinier-, je la prêterai même ! pour ceux qui veulent goûter aux gémissements de la belle comme le vent prend dans ses jupons inversés.

Tout cela contre quelques deniers pour la préserver.
Bien sûr il y a les lois.
Je sais, je sais. Ce n’est pas grave, nous sommes tous quelque part enfant de Joseph ou… insurgé.

Sus au plastique, tic, tique, d’une société qui veut juste se limiter à karchériser. Faire connaître l’art du charpentier, de la création au devenir : rien ne reste, tout passe, mais il a les gestes pour le faire perdurer : pas de répit !
Je sais, je sais. Et sur les quais, des amitiés seront liées.

On passe donc à l’acte en des murs ancestraux, non loin du Jaudy qui, avec ses belles berges gorgées de bois, rassérène une dernière fois avant de faire cap vers le large. Signatures qui chatouillent papier noirci de phylactères, lesquels m’annoncent que je deviens légitime propriétaire d’une belle coque d’acajou dotée de voile dont la couleur champagne renvoie aux plus belles fêtes insouciantes de ma vie.

Je ne vis peut-être pas comme vous et, à celui-là, je préfère celui du vent ; une tempête se prépare ! Loin de me cacher, j’embarquerai sur mon voilier, larguant les amarres rongées d’en frémir, j’irai affronter les éléments, les vrais : pas la peur, pas une maladie, pas un personnage de pacotille ; juste la vie. Hurler de bonheur aux souffles chantants d’une incarnation subite, en toute liberté d’y appartenir, comme ma vie en duel qui devient un chant amoureux d’une certaine fusion ; s’y fondre, s’y noyer ? Qu’importe ! Je vis !

Ce fut dur, je ne pouvais pas sortir. D’aucuns avaient décrété que le règne des virus nous mettaient en danger et régnaient désormais sur terre comme mer ; qu’à l’air vif, il fallait préférer un isolement préventif.
Je m’y soumis comme toutes les souris de laboratoire, rongeant mes amarres de liberté, me convainquant que c’était bon pour la société.
Un jour, je pus finalement y retourner, gorgé de besoin de liberté. J’avais posé mon compas sur tous les endroits du globe, comme pour échapper à quelque chose, à certaines façons de penser. Ce fut finalement juste Paimpol, où j’espère rencontrer de l’humanité.

Nous partîmes donc un matin de fin décembre, avec mon fils plein d’entrain : l’hiver nous attendait, une mer qui s’exprime sans nous attendre, qui nous invite à peine et qui souvent se limite à nous tolérer.
(À suivre)

L'équipage
18 jan. 2021
18 jan. 2021

Super!
La suite, la suite...!!!
Gorlann

19 jan. 2021

Belle écriture ! J'ai aimé l'expression "nous sommes tous quelque part enfant de Joseph ou… insurgé".
Comme Gorlann j'attends la suite.

19 jan. 2021

Saint Erwan... Ce nom remonte à ma mémoire. Vers 1975, ado, j'étais dans un club de voile de la région nantaise, ou nous avions des dériveurs. C'était un club ou nous devions des heures d'entretien, rangement, etc. Sous un un appentis, il y avait le saint Erwan, un vieux bateau en bois en restauration, ou j'ai passé des heures... Est'ce possible que ce soit le même? Je le voyais plus ventru, peut-être à quille longue. En tous cas, je n'ai jamais vu la fin du chantier!
Très beau bateau et très belles perspectives! On attend la suite!

19 jan. 2021

Salud rambler: hm je ne crois pas que cela soit le même, pourtant c'est une histoire fort similaire quelques dix années plus tard et plutôt dans le Pas-de-Calais. Enfin, je vais vérifier, mais j'ai laissé toutes les archives reçues sur le bateau...
Et merci!

19 jan. 202119 jan. 2021

Merci aux quelques intervenants!
Bon une suite, un peu différente: une narration lente en fait, comme une embarcation dans un petit air où l'on se permet de laisser aller ses pensées...

« - Mais enfin Monsieur, un bateau de dix mètres c’est dix ans de liste d’attente !
- Ah d’accord, c’est un an par mètre en fait ?
Il émet un petit rire : oui c’est bien ça. Bonne journée Monsieur.
- Attendez ! C’est un vieux voilier, de 56…
- Un voilier classique ? Passez nous voir avec des photos… »

Paimpol aime les vieux voiliers : ils ont un quai qui leur est attribué. Certes, c’est le plus bruyant, devant lequel tous les badauds rêveurs (et je les comprends, j’en suis un aussi!) passent pour reluquer ces amas de planches ajustées.

Le Saint Erwan était basé à Perros-Guirec ; le contrat s’achevant fin de l’année, Paimpol m’accueillant, je voulais faire le petit transfert fin décembre. Oh rien de bien grave : moins de 35 miles et hop : on y est.
Tout tombait bien : les marées de fin d’années permettaient de sortir le matin d’un côté, puis de rentrer dans l’écluse fin d’après-midi de l’autre ; mon fils était chez moi, frétillant à l’idée d’en baver !

Les sacs étaient prêts... comme les dépressions s’ensuivaient.
La veille, j’avais écouté le vent toute la nuit dans ma vieille tour du centre Bretagne. Les joints défaits laissaient passer les courants d’air, le poêle n’en pouvait plus de tenter de tout chauffer, alors, du fond de mon lit, m’imaginer d’être en pleine mer…
Puis : dans telle grande surface, la poissonnerie n’était-elle fermée faute de pêche dû au mauvais temps ?

Je n’ai pas peur de la mer parce que je n’ai pas peur de la mort ; mais ça, c’est de la tragédie, du romantisme. J’ai - tout au cours de ma vie - cassé, déchiré, affronté, et je m'en suis toujours sorti. Mais ne suis-je pas qu’un poète, un brin marin, qui aime la mer ? Juste assez humble de savoir que si elle le veut, c’est elle qui gagne toujours, même – ou surtout - à deux milles des côtes.
Ce n’est pas sa faute : elle n’a aucune intention.

Elle est mer, mère, mariage du vent et de la lune, se foutant de nos imprécations !

Les prévisions météo étaient assez erratiques. Des dépressions, des grains, qui venaient quand, qui partait, qui restait, pourquoi, des vents par-ci ou par-là ? En définitive, on ne savait pas.
Finalement, pour savoir le temps qu’il fait, le mieux c’est de sortir.
Le fils de la boulangère n’avait-il pas affirmé que selon un ami proche d’une cousine qui a épousé le frère d’un météorologue, la météo devenait de plus en plus difficile à modéliser ?
En tous les cas, quand on m’annonce mer belle à peu agitée et un vent du SE, puis que je constate du NO avec mer formé, hm, je commence à croire le fils de la boulangère.
Oh, plus sérieusement, je ne sais plus où j’ai lu cela, mais ils auraient de plus en plus de difficulté avec les modèles actuels pour établir des prévisions fiables. Et j’aurai pu le constater au début de l’été, lors que je remontais mon valeureux Edel4 de Pont-Aven à Morlaix, combien – même à quelques heures – cela correspondait peu à la réalité.

On sort et on verra, me disais-je. Même si, avec ce crachin à cinq degrés, mon fils Charles aura dû me foutre des coups de pieds au cul pour quitter mon poêle et mon bouquin des aventures du Damien dans les pôles les plus reculés.

Mais nous y sommes, en train de passer la soirée dans le chaleureux carré du Saint Erwan, bien aidé en cela par un petit chauffage électrique, celui du bateau n’ayant pas voulu démarrer…

Heureux homme que j’étais : père avec son fils, avec un tout bon cassoulet (un standard à mon bord, cela réchauffe l’atmosphère!), faire le tour du bateau, apprendre à le connaître ; puis raconter des anecdotes de navigation, surtout celles où, plus jeune, j’ai failli me planter (et quelques autres frayeurs plus « vieux » aussi!). Continuer à lui apprendre, les cartes, les routes, les courants, les marées…
Je les emmène, Charles et sa sœur, depuis qu’il sont tout petit : c’était au Pays-Bas à l’époque.

Toute la nuit j’écoute bien sûr : j’entends des grandes périodes de calme, puis des grains, de la grêle, les haubans qui sifflent, des remous dans le port, les bateaux qui tirent sur leurs amarres ; puis tout revient, le calme revient.
Au moins je sais à quelle sauce nous allons être mangés.

Sept heures huit, le moteur tourne. On double les amarres, on enlève celles à poste depuis sept ans, on largue.
C’est un régal : c’est encore la nuit noire, la pleine lune étant occultée, rien ne bouge, il n’y a personne !
Oh je craignais un rien pour les manœuvres au vu de toutes les horreurs que l’on raconte concernant les quilles longues, surtout dans le mauvais sens du pas d’hélice, mais il n’en n’est rien, le Saint Erwan répond volontiers, on passe les portes et nous voilà dans la baie.

Ah ! la mer de nuit ! Ces petites lumières, ces ombres cachées, les masses noires plus inquiétantes qu’en plein jour, les balises tapies dans l’ombre.
Mais aussi cet énorme sentiment d’appartenir aux éléments, d’être loup dans la forêt ou hibou se faufilant dans les cimes.
Tout le mystérieux vient nous rejoindre, les légendes, les éléments primordiaux.
L’on pense au Styx comme aux étoiles, des monstres marins aux sirènes qui ne pourront qu’apparaître – au lever du soleil – sur cette roche isolée.
L’on se sent renvoyé à une grande humilité de petit ‘d’homme’, juste toléré dans la création qui nous dépasse, et par sa force, et par les millénaires.
(À suivre, promis, la prochaine fois on navigue!)

19 jan. 2021

Ce récit est un pur régal ! Merci ☺

19 jan. 2021

Bonsoir,
En effet un régal. Et d’autant que lorsque j’ai agrandi la photo en pj… Ce roof court, la finesse de la ligne générale. Je clique sur le lien du site. He oui ! Un Tarpon.
J’en ai possédé un entre début 1981 et juillet 1983. Également de 1956. “Charles H“ était amarré à Marina Baie des Anges, nous habitions alors à Nice. Nous n’avons pratiqué à son bord que de la croisière côtière entre Menton et Porquerolles. A son achat, le bateau souffrait d’un peu de négligence dans son entretien. En particulier des infiltrations d’eau à la jonction du pont en contre-plaqué peint et des hiloires de roof. Cependant l’ensemble était sain. Nous ne l’avons gardé que 2 ans car nous sommes ensuite partis sur un projet d’année sabbatique et avons acheté un Dufour 31.
Les emménagements étaient différents de ceux de Saint Erwan en tout cas tels qu’ils sont actuellement, plus dépouillés. Il y avait de part et d’autre de la descente deux couchettes cercueil puis à tribord la cuisine, en face dans la longueur du bateau, la table à carte. Le dessous de celle -ci était doublé de zinc pour en faire une glacière. Pour ma part, j’avais installé un petit frigo gaz/électricité en L à l’extrémité de la cuisine. Ensuite le carré avec deux banquettes/couchettes. Pas de table fixe. La table était faite d’un plateau, joli bois brut, sous laquelle on vissait 4 pieds métalliques. Ensuite séparé par une porte, le poste avant équipé d’un joli WC avec pompe en bronze et soute à voile. Accès au pont par un grand capot.
Pour disposer d’une couchette double, nous installions des tasseaux entre les banquettes du carré sur lesquels venaient se poser deux planches de CP garnies des dossiers des banquettes.
A l’arrière du cockpit, un coffre. Le moteur était un RC 20 essence.
A l’étrave une courte delphinière en rond d’acier.
J’avais trouvé ses lignes d’eau assez particulières car plutôt profondes à l’étrave, le bouchain ne se dévoilant qu’un peu plus loin. Sans doute un avantage de la construction classique sur le contre-plaqué pour des lignes d’eau plus complexes.
Mes recherches sur l’histoire du Tarpon ne m’avaient rapportées aucune information précise. C’est donc avec grand intérêt que j’ai découvert le blog de Saint Erwan.
Lorsque nous sommes revenus de notre année sabbatique vers la Norvège, Charles H était toujours amarré à Marina Baie des Anges. En 1987, nous sommes partis sur Marseille, je ne sais pas ce que le bateau est devenu.
Il y avait à l’époque un autre Tarpon basé au port de Saint Laurent du Var. Ce bateau était très soigné par son propriétaire qui de mémoire habitait à bord.
Ce que je trouve amusant en repensant à cet achat en 1981, c’est que ce bateau avait 25 ans et qu’il était en bois. Et que j’ai pensé que nous achetions un vieux bateau. A l’époque aucun bateau “moderne“, j’entends par là en CP ou en polyester pouvait se prévaloir de cet âge.
J’avais retenu à ce moment que seulement 3 Tarpon avaient été construits et que la dimension du maître beau avait été dictée par les contraintes de transport ?
Si 12 bateaux ont été construits, pour l’époque, ce n’est pas négligeable.
J’avais en avril 2014 repéré la mise en vente de Saint Erwan par une annonce dans le Chasse-Marée. J’avais écrit au propriétaire d’alors pour essayer d’en savoir plus sur le Tarpon. J’ai perdu notre échange par courriel. J’ai le souvenir qu’il entreprenait de belles navigations.
Assurément je vais continuer à vous lire et vous souhaite beaucoup de plaisir à bord de ce voilier maintenant quasi historique.
Philippe

20 jan. 2021

Oh! Merci Philippe pour ce partage! Je le lis comme on boirait du petit lait, hum, même si, en réadaptant l'expression, je remplacerais volontiers le petit lait par un vieux rhum sur le pont et sous les étoiles...
Pierre, l'ancien propriétaire, me disait effectivement qu'il y avait sans-doute encore deux autres exemplaires "en vie". Mais je n'en sais pas plus.
Quand je regarde les photos que tu as transmises, on constate une bôme beaucoup plus longue que sur le Saint Erwan. Le propriétaire des années 80 l'ayant raccourcie car trouvant le comportement trop ardent. Je ne sais pas encore mon prononcer sur cet aspect, toujours est-il qu'au moins elle ne fauche pas les têtes de ceux qui sont dans le cockpit...

20 jan. 2021

Hâte de lire la suite, Roch. Pour l'instant je comprends que tu es sorti de Perros aux environs de la pleine mer. Tu avais donc du jusant jusqu'aux Héaux, au moins. Je me demande comment cela s'est passé.

21 jan. 2021

Tu vas voir, cela arrive :)

20 jan. 2021

La suite... encore!!!
Gorlann

PS: çà y' est, j'suis à croc!

20 jan. 2021

Comme à dent, (accro à Eve)?😀

20 jan. 2021

Beau bateau !
Beau récit !
Merci !

Vivement la suite !

20 jan. 2021

Merci à tous pour vos petits mots.
Le partage nous manque en ces étonnantes périodes!
Je reviens sous peu.

21 jan. 2021

Bon normalement je relatais juste une petite sortie en mer de 35 miles sur un voilier que je venais d'acquérir. Cela s'est un rien étalé et les échanges que cela a provoqué ont déjà été fort riches. Donc, tant qu'à faire je continue!
Prenez soin de vos rêves!

  • Chef ! La grand voile est déchirée !
  • C’est qu’elle était pourrie. Tu rentres, tu la mets au linge sale, t’en prends une autre, tu grées et tu reviens !
  • Oui enfin, je commence à avoir froid moi.
  • Tu reviens, j’ai dit.

Je devais avoir 14 ans, quelque part en Belgique sur un plan d’eau intérieur à la période de Pâques, stage de dériveur. Genre coup de vent, personne sur l’eau, même pas les niveaux « spécialisation ». Le moniteur, un type d’une soixantaine d’année, un vieux de la vieille des Glénans qu’on disait.

Il hurle dans le vent : « Et à présent vous enlevez vos safrans et vous rentrez aux pontons ».
- M’enfin chef, t’as vu le vent ?
- Et tu crois que ça casse quand un safran ? Par pétole ? Tu enlèves ton safran et tu rentres !

Et un été plus tard, quand la ferrure du safran de mon petit dériveur s’est brisée au milieu du Golf du Morbihan, en solo, je me suis souvenu de ce « vieux » prof, et j’ai pu rentrer…
Que l’on se rassure, je n’ai point cassé le gouvernail du Saint Erwan dès la première sortie, mais ce sont ces petites expériences-là, que nous accumulons, qui nous permettent de sortir avec plus de sérénité, d’aptitude (?) quel que soit le temps dans lequel on est piégé, quel que soit l’imprévu.

Mais là, nous sommes loin de casser quoique ce soit en ce moment :

C’est le début du jusant que l’on aura dans le nez durant quasiment tout le trajet. Pas le choix. Tout est encore calme. J’habitue mes yeux pour repérer les balises latérales mémorisées. Charles a déjà tout rangé, a déshabillé la grand voile avec un zèle qui me laisse un peu perplexe, et attend le signal pour envoyer la toile.
60 degré bâbord un petit moment, on envoie tout en une fois sans trop d’encombre.
Tûûût, couic. Ahhhh.
Tous les voileux connaissent cet instant où l’on coupe la machine pour se retrouver finalement à la voile.
Le silence, enfin ! ou juste celui du vent qui vient habiter les voiles, les gonfler, les faire frémir, se tendre, s’offrir.
Petit large, pas trop de flot, un peu d’air, la nuit encore, j’ai envie de hurler de plaisir comme à chaque fois !
C’est peut-être pour cela que je reviens chaque fois épuisé de mes navigations : c’est pour moi une véritable relation érotique, en trio de surcroît !, entre la mer, le vent et moi. Toujours s’écouter l’un l’autre, faire attention à l’autre, prendre soin, écouter, tenter de comprendre ses envies, ses intentions, prévenir, être prévenant.
Et sans vouloir dévoiler ma vie amoureuse, quand ça bastonne, j’adore et je sors !
Je n’aime pas au début, je l’ai dit, il faut me pousser dehors : mais dès que je suis en lice avec les éléments, j’ai l’impression de vivre… alors que je suis peut-être à deux doigt d’en périr.
Mais n’est-ce point belle fin, qu’en des draps de satin, l’on s’offre un dernier râle, plutôt que de s’écrouler dans les boues d’un corps devenu obsolète ?

Mais pardon, je me perds, je deviens poète.

Oh je suis heureux, on a à peine 15-20 nœuds de vent, au largue certes, mais on file entre 6 et 7 nœuds. Si on se prenait la peine de régler tout cela…
Le Saint Erwan s’installe, la barre s’équilibre, un brin d’écoute à laisser filer, une autre à reprendre, le jour n’est pas encore levé et l’on file, seuls, en quête de lune qui se cache, du soleil qui bientôt devrait transpercer, juste là au-dessus de la terre.
Ce tas d’acajou sur acacia ployé continue à nous porter.

Mais bientôt, l’île Bono largement passée, c’est la mer qui commence à s’installer.
L’on sent que plusieurs coups de baston sont passés par là, bien ancrée dans le sens nord-ouest, comme le vent.
Puis, en sus, une autre, celle levée par le vent contre le courant, basse mais courte, à 90° de celle de la mer.

C’était une de mes craintes avec le Saint Erwan, bas sur l’eau et sa tonture inversée. Est-ce un bateau marin ou juste un canot d’apparat de Seine, acceptant la mer par convenance ?
J’avais eu une expérience assez épique en mer houleuse avec vent arrière sur un autre bateau : on connaît, hm ?
Et comme tous les éléments commençaient à s’exprimer franchement, j’étais heureux, dès la prise en main, de savoir si, au-delà de prendre son propre plaisir à nous offrir de belles envolées, il allait prendre soin de nous aussi...

22 jan. 2021

Bonsoir Roch. Cet après-midi j'ai fait le tour du bassin de Paimpol et j'ai repéré ton fier navire à la tonture inversée, au pied de la capitainerie, près du ponton à gazole. Un beau bateau.
Dans ton récit tu parles de l'île Bono. Je n'ai pas compris pourquoi. Je m'attendais à ce que tu parles de l'île Rousic, l'île des fous de Bassan, l'île la plus Est de l'archipel Ar Jentilez. Je n'ai jamais compris pourquoi l'administration française a traduit Jentilez par Sept-Îles : la sonorité de Jentilez n'a rien à voir avec Sept-Îles. Non seulement des malentendants mais aussi des malvoyants puisqu'il n'y a pas 7 îles.

22 jan. 2021

Salud Yannick, merci pour le compliment qui continue à me rasséréner dans ce coup de foudre parfaitement déraisonnable!
Pour l'île Bono, tu as raison, merci de me le faire remarquer: c'est plutôt de l'île Tomé dont il s'agit, que nous avons laissée au Nord-ouest. J'ai rédigé cela de mémoire et ne suis point encore assez familiarisé avec les lieux...Je m'en vais corriger cela.
tu parles de "Jentilez", était-ce l’appellation d'origine de l'archipel? Et en effet, même en comptant large, je ne trouve pas sept îles, hihi.

23 jan. 2021

Je parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Les premiers maquereaux arrivaient sur la côte nord bretonne par l'ouest et les pêcheurs des environs de Paimpol (Port lazo en particulier) allaient à leur rencontre en mars. Ils les vendaient à un bon prix puisque c'étaient les premiers. Les pêcheurs parlaient en breton, évidemment. Une conversation pouvait être la suivante :
Pelec'h emaout o vont da pesketa brizhili ? (où vas-tu pêcher les maquereaux ?)
Ah! war-zu ar Jentilez (Ah!vers les "sept-îles" )
Ils partaient d'ici avec le jusant et retournaient avec le flot en passant par le chenal de la Moisie puis les Héaux. Le passage Moisie Héaux était parfois agité par vent de NW.

23 jan. 2021

Ah oui, j'ai des amis de la région qui me racontent tout cela, souvent sur leur canot, ou au coin du feu en hiver. Les goémoniers aussi, la ville de Paimpol quand elle était encore ville de marin...
Le chenal de la Moisie c'est celui qui est en parallèle au sillon Talbert?

23 jan. 202123 jan. 2021

Le chenal de la Moisie commence au bout du sillon du Talbert et te mène dans l'embouchure du Trieux au niveau de la Vieille du Treou. L'alignement est Pyramide du Rosedo par le toit de la chapelle St Michel, chapelle située à Bréhat. L'inconvénient est que cette chapelle est difficile à distinguer en venant du large.
Le chenal dont tu parles, parallèle au sillon du Talbert, est le passage de la Gaine. On peut emprunter ce passage pour passer du Trieux au Jaudy.
Paimpol, le Paimpol même, n'a jamais été une ville de marins. Les commerçants, les armateurs habitaient Paimpol, pas les pêcheurs. Ceux-ci venaient des villages et communes aux alentours. Je ne saurais trop conseiller de lire l'ouvrage de François Chappé "L'épopée islandaise" . A travers cette lecture on comprend comment étaient exploités ces hommes. Les armateurs paimpolais n'avaient rien à envier aux négriers de Nantes ou Bordeaux.
Bien sûr tout le monde connaît le "Pêcheur" d'Islande de Pierre Loti et la stupide chanson " La paimpolaise" de Théodore Botrel. C'est ce que l'on sert aux touristes mais cela n'a rien à voir avec la réalité de ce qu'ont vécu ces hommes.
La thèse de François Chappé, malheureusement décédé ,historien, dérange. Il dit la vérité.

23 jan. 202123 jan. 2021

Et dire que nous ne sommes pas encore à Paimpol! Bon week-end à tous-tes

Nous avons de la chance : pas encore la moindre goutte de pluie, mais il ne fait vraiment pas très chaud ! Un timide soleil d’hiver se lève entre les nuages suffisamment clairsemés que pour laisser croire à une journée correcte.
Nous attendions un vent du Nord-ouest, 15-20 nœuds avec des rafales annoncées à 35 voire 38 nœuds -selon les différents modèles.

Comme j’ai souvent pu le constater durant les navigations hivernales, surtout si l’on n’est pas parfaitement équipé, l’empressement aux manœuvres et aux réglages diminue fortement !
Moi cela va encore, même si ma veste de quart est plutôt de mi-saison : j’ai prévu les couches judicieusement agencées et j’en ai encore deux en réserve. Pour Charles c’est peut-être un peu plus juste…
Toujours est-il que, alors que j’aurais nettement préféré prendre un ris dans la grand voile, l’on se contente de donner quelques tours à l’enrouleur du génois. Au portant ce n’est vraiment pas ma technique habituelle, d’autant que le Saint Erwan est réputé ardent, mais bon, on s’en satisfait.
Ah je rêvais d’envoyer la trinquette pour l’essayer, avec sa belle couleur rouge vieilli, voire le gennaker sur emmagasineur, mais ni la mer, ni le froid ne nous donne envie de se lancer dans ces nouvelles aventures : nous sommes déjà très contents d’une situation stable, de n’avoir rencontré aucun problème majeur de découverte d’un nouveau bateau et de filer bon train.

Pourtant voilà la première vague plus grosse que les autres qui vient me rattraper et me surprendre : on part en légère aulofée, nous mettant bien trop parallèle à la vague et au creux qui suit.
Hm, prudence, ayons des yeux dans le dos !
Je donne la barre à Charles, trop heureux de partager mon plaisir.
Le bateau n’est pas bien équilibré en matière de toile, la mer commence à nous malmener, il faut commencer à être attentif, mais ne dit-on que « la faim vient en devenant forgeron », hum ou quelque chose comme cela ?

Charles remonte beaucoup trop, nous éloignant des Héaux de Bréhat (en vue par ses éclats depuis tôt ce matin) et nous envoyant vers le large.
Rien de plus instinctif : plutôt que nous imposer une allure limite vent arrière, il préfère garder de l’appui pour ne pas avoir le coup de frein du creux. Puis, moi aussi, dans certaines conditions de mer je « louvoie » en vent arrière pour l’éviter, garder de la vitesse, les deux voiles gonflées et un roulis moins important.

En matière de roulis le Saint Erwan se comporte encore correctement car la mer est vraiment en train de monter, nous sommes en plein jusant contre vent et cette double mer est parfaitement inconfortable. Cette petite vague plus courte et plus basse qu’avec sa masse le bateau passe volontiers, sans taper, se fait croiser par les 3/4 arrière par la grosse houle de mer : pas de répits !

Et puis aussi, surtout, imperceptiblement, subrepticement, contre toutes attentes – entendons par là, « prévisions » – le vent est en train de tourner, de se chercher.
D’ailleurs le grain qui se prépare derrière et que nous avions espéré voir gentiment glisser comme on s’éloignait de lui, semble vouloir revenir sur nous à toute vitesse.

Je reprends la barre.
Il va falloir se bouger tout-de-même et prendre un ris au minimum.
Erreur ! Nous portons bien sûr nos super gilets automatiques 260 millions de newton qui nous enverraient presque sur la lune lors du déclenchement, mais j’ai oublié de sortir les sangles pour nous arrimer.
Je demande à Charles d’aller les chercher ; je mouline de plus en plus à la barre : je ne peux plus la lâcher !
Il était déjà un peu plus pâle ; au retour de la vaine quête dans les coffres du carré, ça ne va vraiment pas mieux.
Je lui avoue que lorsque j’étais descendu dans le but d’annoncer notre arrivée fin de journée à la capitainerie, plus quelques rangements, je ne suis pas remonté très fier non plus. Alors qu’habituellement, dans presque toutes les mers, je peux rester cuisiner ou calculer la route une heure s’il le faut.
J’avais été obligé de prendre mon médicament secret : une bonne petite bière, dont la pétillance et la levure me ravigote jusqu’au pôles les plus escarpés, hm éloignés pardon.
J’ai la chance de n’avoir jamais connu le mal de mer. Oui, si, un peu juste parfois, mais pas de quoi tétaniser le corps et l’esprit…
Mais j’ai pu voir ce que cela peut provoquer. J’ai dû attacher des équipiers ; un jour j’ai été obligé d’en enfermer un dans la cabine avant : ils auraient préféré se laisser tomber en mer pour fuir leur état. Et il aura aussi fallu renvoyer en avion des Cornouailles une équipière débutante qui avait tellement emmêlé et irrité ses tripes que le médecin de là-bas (on avait même craint des septicémies et autres problèmes dans ce goût-là) lui avait interdit à tout jamais de remonter sur un bateau.
C’est un sujet sérieux.

  • Bon Charles, là il va falloir prendre des ris. Tu respires un bon coup et tu reprends un peu de couleur, mais il faut y aller. Tu veux prendre la barre et que j’y ailles moi ?

Ça ne s’était pas calmé, loin s’en faut. Nous avions même eu une déferlante dont le bruit caractéristique m’avait alerté, qui roulât quelques mètres après le Saint Erwan … et le grain se rapprochait...

01 fév. 2021

*Pour ceux icelles qui palpitent d'impatience concernant une suite hihi *

« Il chante ! », m’étais-je exclamé.
Lorsque j’étais descendu dans le carré, cette chanson m’a tout-de-suite sauté aux oreilles. Tous les bruits extérieurs légèrement assourdis par l’habitacle, j’entendais clairement les grincements, les chuintements, les petits craquements du Saint Erwan. Je le savais : je voulais ces sons ! Ce bois qui travaille comme à présent, tordu, plié, ployé, suspendu puis frappé, au gréement gémissant, au bel espar d’Oregon renvoyant les forces en jeu aux membrures ployées pour résister.
J’aime ces bruits même s’ils renvoient à la crainte du marin, se demandant parfois si tout cela va tenir, du vieil acacia devenu plus cassant au fil du temps (?) à la quille fidèlement boulonnée pour donner corps à un tout, un ensemble flottant offert en pâture au flot d’une mer s’offrant sous ses plus beaux atours de déesse sauvage.
Car, comme nous nous apprêtions à aller le prendre ce ris, j’ai croisé le regard de Charles qui avait repris quelques couleurs et faisait montre d’un petit sourire que je reconnus bien vite : l’émerveillement ! L’émerveillement face à la beauté de cette nature, sans cesse renouvelée, ces lumières invraisemblables dont, seuls, de rares peintres auront pu témoigner.
Avec cette vie marine, du phoque qui se laisse bercer comme s’abandonnerait un enfant dans des bras aimants ; des bonds joyeux des dauphins qui viennent s’en filer la coque et jouer dans les courants, jusqu’à tous ces oiseaux - ces fiers oiseaux - qui dessinent le ciel à coup d’éclairs blancs.
C’est pour cela qu’on est là, à se geler, à se crisper à l’approche de celle qui, plus haute que les autres, impressionne autant qu’elle nous fait vibrer.
C’est pour tout cela. Et même si nous serons très heureux d’être rentrés, à peine le bateau amarré, le froid et l’humidité pinçant encore un petit peu les os, nous aurons déjà envie de repartir.
Comme tous les gens de mer : je le vois, je le sais. De l’ouvrier communal qui, avant se mettre au travail, vient la saluer, jusqu’au pêcheur bourru - voire faussement blasé -, dont la mâchoire éternellement crispée semble rappeler ce cri qu’il poussât à la disparition d’un compagnon de bord ; tous lui accordent ce même amour respectueux, parfois doublé de défiance, voire de démence, quand ils savent qu’ils devront un peu petit compter sur la chance.

Faute de harnais, Charles s’est fixé un petit bout à l’anneau de son gilet qu’il ira faire semblant de nouer au mât pour me rassurer.
Je lui rappelle la manœuvre, pestant un rien de n’avoir tout testé et préparé à quai.
Je jette un coup d’œil au seul petit chalutier que l’on voyait apparaître et disparaître…
Je lofe suffisamment pour déventer la grand-voile et la positionner dans l’axe du bateau, tout en gardant de l’appui sur le génois.
Le gréement est bien pensé, tout est fonctionnel et, à part un problème de hauteur de bôme, la manœuvre se passe assez facilement.

Je tente de reprendre le cap droit sur les Héaux de Bréhat à partir d’où je me dis que « je vais reconnaître ».
Bon Dieu que c’est inconfortable ! Même si la houle de courant s’est bien calmée, la mer, elle, garde en mémoire tous les coups de vents de ces derniers jours.
J’avais demandé à Charles de lâcher le frein de bôme pour pouvoir plus facilement régler les voiles selon cap et le vent qui devient variable et tressautant. Il faut à chaque fois prévoir le coup le barre dans le vide pour ne pas empanner accidentellement. Le génois est souvent déventé, le ciseaux pas stable pour un sous. On avance pas.
Tout-à-coup je me dis « mais oui, mais bien sûr ».
Pourtant, au grand portant, j’utilise cette technique assez souvent, en équipage réduit ou « dans une mer plus formée que la force du vent » (je me comprends, hihi)…
- Charles, on va affaler la grand voile.
Manœuvre facile, lazy-jack et touti, décidément, j’aime ce bateau.
C’est le paradis, on envoie tout le génois, plus qu’une écoute et un rail à régler, on file à sept huit voire neuf nœuds sous génois seul, un bateau facile à barrer.

Juste cet œil dans le dos qu’il faut conserver...

04 fév. 2021

Je me demande ce que cet oeil dans le dos à bien pu voir ce
jour là !
;-)

04 fév. 2021

Le suspense est intenable 😉

05 fév. 2021

N'exagérons rien, je ne vais pas sortir des orques en furie non plus, hihi

05 fév. 202105 fév. 2021

"sept huit voire neuf nœuds sous génois seul" en approche des Héaux, le courant de jusant avait déjà dû bien mollir.
Dans cette zone il faut savoir que le courant de flot se forme beaucoup plus tôt à la côte qu'au large. Duduche Bras ne participe pas à ce fil, mais il doit bien le savoir lui, en tant que fin régatier.

05 fév. 202105 fév. 2021

D'accord, bon à savoir! Le loch étant en panne, il s'agit bien de la vitesse de fond que je ne puis hélas actuellement comparer à celle de surface. Chaque coin de Bretagne recèle de petits secrets en la matière! Je reviens de deux jours dans ce coin là et il y a effectivement de nombreuses occasions d'être étonné par des courants locaux qui semblent sortir de nulle part :)

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novembre 2021