Naufrage du voilier-école de Smet de Naeyer - suite 18 - lundi 22.

Dans ce récit du naufrage du navire-école belge Comte de Smet de Naeyer, il n'a pas beaucoup été fait mention de son second capitaine, le baron Henry van Zuylen van Nyevelt.
Il existait un livre rédigé par un de ses contemporains, le commandant de marine George Lecointe, ancien commandant du voilier d'exploration belge "Belgica", qui séjourna 2 ans en Antarctique, en compagnie du chef de mission Adrien de Gerlache, sans doute un des explorateurs belges le plus renommés.
J'ai trouvé ce livre hier en pdf sur la toile, youpeeh, il compte 86 pages!... en voici un résumé.
G.Lecointe fut aussi l'envoyé belge du gouvernement lors de l'arrivée du Dunkerke à Cuxhaven en 1906.
Les photos jointes sont extraites de son livre.

HENRY VAN ZUYLEN VAN NYEFELT, 1er « luitenant » (en néerlandais) du CdSdN (on dit aussi Chief Mate en Belgique).

"Les coeurs généreux se rencontrent fréquemment sur les navires, et le métier de la mer fait fleurir des qualités qui ne se rencontrent pas dans l’atmosphère des villes".
Amiral de Gicquel des Touches.

1er voyage Comte de Smet de Nayer

… En décembre 1904, alors que le CdSdN subit des réparations en Écosse, nécessitées par le chavirement du navire au chantier, on installe les cadets à terre, à l’ancien Arsenal.
Le commandant Fourcault n’est pas encore désigné comme commandant.
Le lieutenant Cornillie surveille les réparations au chantier écossais.
Henry Van Zuylen est le seul de l’état-major du navire avec en face de lui des professeurs tous plus âgés, dont un avocat et un médecin militaire: une situation délicate pour un jeune officier de 24 ans.
Il y enseigne dans les trois langues, anglais, français et flamand. Ce n’est pas sans peine qu’il crée une terminologie flamande appropriée aux belges.* (remarquons ici la suffisance caractéristique des « bourgeois » vis-à-vis des belges de langue flamande - et remarque étonnante si l'on sait qu'il existait une marine hollandaise qui disposait de cette terminologie maritime dans cette langue!).

... Dès l’arrivée du navire-école à Anvers, Henry van Zuylen embarque et ne le quittera plus jusqu’au départ.

... Le premier voyage fut marqué par de nombreux incidents qui occasionnèrent bien des désillusions et des désagréments pour les officiers embarqués.
La cabine de Van Zuylen est souvent inondée, il doit loger dans un local situé près de la cuisine.
Lors du voyage retour le lieutenant Ingenbleck est atteint du typhus et Van Zuylen doit le remplacer.
Le 9 janvier 1906, le navire revient à Anvers.
Deux hommes sont morts pendant la traversée retour et ont été immergés: Ingelbleck et un mécanicien, et il y eut d’autres cas de fièvre typhoïde, plusieurs élèves et un professeur étant atteints.

...Pendant le séjour à Anvers, les officiers restent à bord pour surveiller les réparations et les aménagements au navire, contrôler le déchargement et le chargement.
Henry van Zuylen est promu au grade de 1er luitenant soit « capitaine en second" du navire-école.
Il est très jeune pour ce poste, et les autorités maritimes belges demandent l’avis du commandant Fourcault, qui le recommande chaleureusement et le désigne même comme son successeur, le louangeant pour son sang-froid.
Un sang-froid dont il fera preuve lors de la tragédie selon les survivants.
Comme l’écrit le commandant Lecointe :
« Pendant cette scène affreuse, Van Zuylen a gardé tout son sang-froid, il a travaillé de toutes ses forces pour aider à sauver ses petits, dont l’un terrorisé appelait sa maman ».

Henry van Zuylen, marin dans l’âme

...Henry van Zuylen s’était embarqué pour la première fois à l’âge de 16 ans: un contrat de 4 ans sur un trois mâts-barque anglais, le Fernbank (voir photo). Et son premier voyage durera deux ans.

Le 5 juin 1896, il écrit à sa famille :
« Avant d’arriver à Portland (côte Est USA, au sud de Vancouver) , nous avons passé une des plus mauvaises barres du monde entier. La coque du bateau-pilote a été emportée alors qu’il passait la barre avec nous; notre capitaine a manqué avoir le même sort avec une vague qui est venue s’abattre sur la poupe... à Portland, ...très froid, de la glace sur le pont, tous mes ongles sont tombés, d’autres sont revenus»

Le 7 octobre, depuis l’Afrique du Sud, il écrit :
« Au Cap Horn deux fois nous avons été surpris par un ouragan et deux fois nous avons eu toutes les voiles emportées. Nous n’avions plus de voiles mais nous sommes arrivés, c’est l’essentiel... »

Lettre du 17 octobre 1899 :
« ... le commandant et les officiers me déconseillent de m’inscrire à l’école de navigation à l’issue de ce voyage, ils me disent qu’il faut d’abord connaître parfaitement l’anglais maritime. »
Il rentre en Belgique une dixaine de jours entre les deux voyages puis il repart de nouveau pour deux ans.
Au cours de son second voyage il écrit ceci à ses parents :
« ...à 11h50, un oiseau de toute beauté tombe sur le pont, et comme tous les albatros ne parvient plus à s’envoler, faute d’espace, pour déployer, battre des ailes et quitter une surface plane. Je l’attrape de suite avant que les hommes le prennent et l’écorchent...et je lui donne... la liberté ! »
Il écrit aussi :
« ..les 10, 11, 12 avril, Cap Horn, tout à coup le petit foc casse son écoute, et commence une danse infernale et cabalistique; je donne l’odre de lâcher l’itaque et nous le hâlons bas en mille pièces. En même temps, le fond du petit perroquet casse et en voilà un autre à la danse de Saint-Guy; nous le carguons et à peine en bas je reçois l’ordre de carguer le grand perroquet, et ensuite deux heures comme timonier, le pont est balayé constamment. Les vents d’Est ne discontinuent pas, dans une zone où 10 mois par an soufflent les vents d’Ouest, quelle guigne! »

Le 10 mai, le commandant tombe malade, Van Zuylen est victime lui aussi de violents maux de tête, c’est le béri-béri * qui frappe le navire.
Béri-béri: polynévrite qui provoque une paralysie des membres, des insuffisances cardiaques, une dégénérescence du foie, des reins.
...le commandant souffre de crampes d’estomac, on lui applique des cataplasmes de farine de lin imbibée de laudanum, on lui fait boire de l’essence de menthe. On masse sa jambe avec de l’alcool camphré, malheureusement nous manquons d’huile Saint Jacob.
... quant à moi, ma figure et mon corps se couvrent de boutons...
... et nous manquons de vivres, nous apercevons un navire sur l’horizon mais le manque de vent nous empêche de nous en approcher...
Le commandant décède le 6 juin.
Beaucoup sont malades et alités.
Le 7 juin, c’est le chef-coq qui meurt à son tour. Le 8 juin, la messe mortuaire est lue par le second, les deux corps enveloppés et lesté sont placés sur une planche basculante, on sonne le glas à la cloche, les 2 corps glissent au fond de la mer en latitude 12º53N, 54º01W.
Le navire a dévié sa route vers les Barbades.
Un médecin monte à bord, 17 des 21 membres de l’équipage sont débarqués et hospitalisés pendant 2 semaines. Le Fernbank embarque un nouivel équipage et Henry van Zuylen et les autres malades seront rapatriés par un vapeur vers Southampton. Son deuxième voyage a duré 19 mois.

Au sujet du pot-au-noir...il écrit :
« Pendant des jours nous sommes encalminés. Soudain à 11h du soir je suis réveillé par un bruit infernal et je me crois au Cap Horn. Un bruit de voiles déchirées en ruban, une pluie torrentielle, un vent terrible. Le navire penche sous le vent, sous l’eau, un grand fracas et la drisse et la balancine du petit volant se cassent – branle-bas nous carguons le petit et le grand cacatois, les perroquets, le petit-volant, la grande voile, la flèche et les voiles d’étais, dont les voiles d’étais, cacatois et petit hunier sont déchirées. Vers 2h le plus fort du « buzzard tropical » est passé... Le matin, nous enverguons des voiles à la place de celles déchirées ».

Ensuite, il réembarque, d’abord sur un vapeur avant de devenir 3ème luitenant d’un voilier quatre-mâts, le Cederbank en décembre 1899.
Parti d’Angleterre il arrive à Hong-Kong après une traversée de 158 jours.

Une lettre de Portland du 23 Août 1900 :
« Nous sommes ancrés au milieu de la rivière entre Astoria et Portland. Un nommé Sullivan a inventé une méthode pour gagner de l’argent : aussitôt un navire arrivé en port, il y envoie ses agents qui offrent 40, 50 et même 60 dollars aux matelots pour déserter et travailler dans ses champs à terre, il possède plusieurs fermesv. Il les cache, les nourrit, les loge. Les capitaines qui manquent d’équipage sont alors obligés de contacter Sullivan qui leur revend les hommes en échange de 150 dollars. Nous avons ainsi eu 7 déserteurs dont 4 furent rattrapés et mis en prison. J’ai reçu l’ordre du commandant de monter la garde sur le pont, armé d’un revolver... »

En janvier 1901 il passe enfin ses examens avec distinction et obtient son brevet d’officier de la marine anglaise.
Le 27 janvier 1902 il obtient l’équivalence de ses brevets en Belgique.
Puis il reprend la mer pour son armateur anglais à bord du Geseric.
Le 26 février 1903 il y est promu second lieutenant. Il débarque le 18 novembre 1903.

Il est temps pour lui de revenir en Belgique. Il embarque d’abord sur le Sambre, un navire belge qui relie la Belgique aux ports du Levant. Il y reste 6 mois.

Sur le CdSdN

Puis il rentre à Anvers pour prendre en charge les futurs cadets du comte de Smet de Naeyer.
Témoignage du Docteur Van der Smissen, médecin de bord du navire-école au sujet de Van Zuylen :
« À bord il ne commandait pas, il demandait que l’on exécuta ce qu’il disait, et son ton était si persuasif que personne n’osait refuser. Il alliait dans son commandement la fermeté et la bonté. Les inférieurs furent ses amis et l’aimaient profondément et respectueusement. On lui obéissait pour lui faire plaisir, il en était arrivé à pouvoir demander à tous ses subordonnés le travail jusqu’à la limite du possible quand les circonstances l’exigeaient. Estimé de ses chefs, ami de ses collègues, il était adoré des élèves. »

Pendant le voyage retour du 1er voyage, dans la tempête, la vergue des cacatoes d’artimon se rompt. Van Zuylen monte dans la mâture,... "le péril est grand et on n’expose pas la vie des matelots" dit-il.
Henry van Zuylen, à 30m de hauteur, risque la mort lors de chaque oscillation du navire. Aidé du bosco, le travail prendra des heures...

Ses cadets l’adorent et deux d’entre eux avaient fait le serment de rester à ses côtés - ils sont morts avec lui : Piot et Halsdorf.

Le deuxième voyage, nous le connaissons bien. Van Zuylen n'en reviendra pas.
Le 4ème lieutenant Van Esh (photo) survivra, et ne reprendra jamais la mer. Les officiers Wenmaeckers et Celis aussi.
Lorsque le Dunkerke arrive à Hambourg avec les survivants, ils sont attendus par le frère ainé de Van Zuylen. Ils lui disent « C’est votre frère qui nous a sauvés ! »

Lorsque Andrew Weir, l’armateur anglais pour lequel Henry van Zuylen avait navigué pendant 8 ans apprend son décès, il adresse ces mots à sa famille :

« Nous venons de recevoir le faire-part annonçant le décès de votre fils le baron Henry van Zuylen van Nyevelt , officier en chef du comte de Smet de Naeyer, lors de la perte du navire dans la baie de Biscaye.
Nous regrettons profondément la triste obligation qui nous incombe de vous exprimer de tout coeur, ainsi qu’à la famille qui vous entoure, notre sympathie pour l’irréparable perte que vous venez de subir.
Permettez-nous de vous dire que, pendant les huit années que votre fils a servi avec nous, il a fait preuve d’un caractère exceptionnel et a prouvé par lui-même qu’il était un officier de brillant avenir.
Vous ne dédaignerez pas la consolation de savoir qu’il s’est conduit vaillamment jusqu’à la fin et qu’il est mort à son poste, sacrifiant tout pour sauver ceux confiés à sa garde.

Sincèrement,
Andrew Weir et Cie. »

Cela valait la peine d'être conté.

L'équipage
22 nov. 2021
22 nov. 2021

Grand merci !
C’est fort interessant.
Cordialement

22 nov. 2021

Autre époque! Les risques courus par ces marins sont à peine croyables. Cet officier était manifestement un homme hors du commun.

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novembre 2021