Le naufrage du voilier -école Comte de Smet de Nayer (6)- mardi 10.

Pour ceux qui ont exercé des responsabilités à bord des navires c'est bien connu:
Après chaque voyage de mer, en fait après chaque traversée, le commandant rédige un rapport de mer qui s'appelle "protet de mer", dans lequel il relate les événements marquants survenus pendant le voyage: les conditions de mer, les avaries éventuelles au navire ou au chargement, les accidents survenus à un membre d'équipage,... un récit maritime concis et complet. Il présente ce protet devant le consul de son pays dans le pays où le navire fait escale.Il le signe sous la foi du serment.
Ce fut donc aussi le cas après le naufrage du navire-école, à la différence que le commandant ayant péri dans le naufrage, c'est à l'officier le plus gradé qu'est revenue cette obligation.
Il est très important de savoir que ce protet est rédigé sous la foi du serment, et contient donc la vérité, rien que`la..., toute la...; toujours? ...Non plus! un commandant défend très souvent les intérêts de son armateur, celui qui l'emploie et le paie, quitte à transiger avec les faits réels.
Voici le protet de mer du CdSdN tel qu'il fut remis au consulat de Belgique à Hambourg par le second officier Wenmaeckers, en l'absence du commandant et de son premier officier.

Le protet de mer du navire-école Comte de Smet de Naeyer.
Tel qu’il fut porté à la connaissance des députés belges lors de la session de la Chambre des Représentants lors de la Séance du 1 mai 1906, 12 jours après le drame.
COMMUNICATION DU GOUVERNEMENT.
M. le président. — La parole est à M. le ministre de l'industrie et du travail. (Mouvement d'attention dans la salle.)
M. Francotte, ministre de l'industrie et du travail. — Messieurs, je me suis engagé vis-à-vis de la Chambre à lui communiquer dès leur arrivée les documents officiels relatant la catastrophe du navire-école. Je reçois à l'instant la copie du protêt de mer, qui, comme vous le savez, est le récit officiel du naufrage.
Le protêt de mer doit être fait par le commandant du navire dans les vingt-quatres heures de l'arrivée au port. Il doit être signé par lui, affirmé sous serment et le même serment est imposé à tous les survivants, officiers et membres de l'équipage.
Ces formalités ont été exactement remplies à l'arrivée du Dunkerque à Hambourg. Le document dont je vais vous donner lecture est la copie du protêt de mer qui a été dressé devant le consul de Belgique à Hambourg.
Ce document est ainsi conçu :
« Aujourd'hui, le 29 avril 1906, par-devant nous, Hugo Katterfeldt, vice-consul de Belgique à Hambourg, est comparu le sieur Wenmaekers, Wilhelm-Florent-Louis-Wautier, second officier au long cours du navire belge trois mâts Comte de Smet de Naeyer, monté par soixante hommes d'équipage et élèves (novices) et un passager, qui nous a déclaré ce qui suit :
« Le 11 avril 1906, le navire a quitté Anvers à 1 heure de l'après-midi, assisté d'un remorqueur; nous sommes descendus la rivière et avons mouillé à Flessingue, le soir à 7 heures, à cause du calme qui régnait en ce moment. Nous avons employé le temps à divers travaux, jusqu'au moment où nous avons pris la mer, c'est-à-dire le vendredi 15 avril, à 10 heures du matin, assisté du remorqueur Vulcain qui nous a remorqué jusqu'à la tombée de la nuit. Nous avons mis à la voile ayant le vent favorable et nous marchions à une vitesse d'environ cinq milles. La brise força et le navire se mit à embarquer de l'eau en assez grande quantité même par le bord situé sous le vent.
« Des sondages furent effectués deux fois par jour et ne donnèrent lieu à aucune constatation anormale; toutefois, le navire prit de la bande.
« Le 18 avril 1906, nous marchions avec une vitesse moyenne de 10 nœuds, ayant le cap sud-ouest, quart ouest, vent nord-ouest; le navire ayant une très forte bande sur bâbord, embarquait de gros paquets de mer depuis l'avant du navire jusqu'à l'écoutille n°4.
Des sondages des cales furent faits à 6 heures du matin et en constata de 3 à 4 pouces d'eau. On fit la même constatation dans les réservoirs. Vers 8 heures du soir, de nouveaux sondages de cale accusèrent 9 pouces dans la cale n° 4, et 5 pouces dans la cale n° 1 ; quant aux réservoirs nos 2 et 5, il fut impossible d'y arriver, vu les paquets de mer qui balayaient le pont.
La pompe a été mise en mouvement sans résultat. Vers 22 heures, la chaudière fut allumée pour le fonctionnement de la pompe à vapeur, mais la soute aux pompes était déjà sous eau et condensait la vapeur qui devait assurer le fonctionnement de la pompe alimentaire de la chaudière. Nous avons essayé en vain jusqu'à 2 heures du matin du 19 de vider cette soute envahie constamment par de nouvelles eaux.
À ce moment, le troisième officier, M. Celis, a averti le commandant que le réservoir à lest d'eau arrière était rempli et avait fait sauter les panneaux. Peu après les panneaux de l'écoutille n° 2 ont cédés à leur tour; à ce moment, le commandant a donné ordre de réveiller le personnel. Il était environ 4 heures du matin et il était de toute évidence que le navire sombrait.
Vers 4 heures et demie, il nous a semblé apercevoir les feux d'un navire sous le vent à très grande distance, le commandant a fait en vain des signaux de détresse et mis le cap sur ce navire que nous n'avons plus revu. Le commandant donna ordre de mettre des canots dehors. Le canot tribord arrière n° 4 a été mis dehors et est tombé à la mer, entraînant le matelot Vermeulen qui heureusement a pu saisir une amarre qui lui a été jetée.
Le canot babord arrière dans lequel se trouvait le mousse Huyghe et le matelot Rolyn est tombé à la mer, s'est retourné, a cassé sa bosse et a dérivé. Des bouées de sauvetage ont été jetées aux deux naufragés, qui, ainsi que tout le personnel du bord, étaient revêtus de leur corset de sauvetage.
Le navire a continué sa course embarquant de plus en plus d'eau et balayant le rouff et la dunette. L'abord des canots d'avant devint impossible. On fit néanmoins des efforts pour mettre la baleinière à la mer, mais, par suite de la bande, elle se cogna contre la coque du navire, chavira et jeta son inventaire à la mer.
Le matelot Taymans s'est noblement dévoué pour changer l'amarre de la baleinière et tâcher de la vider. La première de ces opérations réussit, et l'homme à demi noyé a été halé à bord. La baleinière fut donc remorquée remplie d'eau.
L'eau a balayé la dunette une ou deux fois; le personnel, dont le courage ne s'est pas démenti un seul instant, s'est en grande partie jeté à l'eau, sauf plusieurs élèves qui n'ont pas osé suivre cet exemple. Le canot, où 21 personnes avaient pris place, a coupé ses amarres et quitté le bord. Le maître d'équipage l'a rejoint à la nage et le canot s'était à peine éloigné du bord de cinquante mètres, que le navire s'abimait subitement dans les flots. Il était 7 heures 10 minutes.
« Les lieutenants Wenmaekers et Celis ont rejoint la baleinière au dernier moment et coupé l'amarre ; ils ont recueilli le matelot de Decker et l'élève Beelaerts ; tous les quatre ont été recueillis bientôt dans leur position critique par le canot. Celui-ci contenait alors un effectif de 26 personnes. L'éloignement des victimes, l'état de la mer et le chargement du canot ne permirent plus de recueillir de nouveaux naufragés.
« Nous mîmes le cap sur le sud-est quart-est, croyant nous trouver à 160 milles des côtes françaises ou espagnoles, seuls renseignements que le commandant nous eut communiqués avant la perte du navire.
« Nous possédions une boussole, un tonnelet d'eau, trois livres de chocolat et deux bouteilles de peptone. Vers 4 heures du soir et dans l'opposé de notre course nous avons aperçu un voilier, nous avons changé le cap de façon à lui couper la route et ce n'est que vers 6 heures qu'il a aperçu nos signaux de détresse ; à 7 heures nous étions à bord du Dunkerque, quatre-mâts barque, commandant Morfouace, qui nous a accueillis avec la plus franche et la plus cordiale hospitalité. La position estimée du lieu du sinistre est par 47 degrés 12 minutes latitude nord et 14 degrés 30 minutes longitude ouest, méridien de Paris. Le 28 avril, le Dunkerque est arrivé à Cuxhaven et nous a débarqués à la demande du gouvernement belge dès que la libre pratique fut accordée. Nous sommes arrivés à Hambourg à 6 heures du soir. Dont acte.
« (Signé) W. Wenmaekers.
« Et nous, sus dit vice-consul, en concédant acte au dit capitaine de son dire et exposition, ordonnons que sur le tout sera informé, pour l'information prise lui servir ainsi que de raison, et avons signé.
« (Signé) C. Katterfeldt. »
Comme je le disais tout à l'heure à la Chambre, les cadets et l'équipage, tout le personnel du navire en un mot, ont à leur tour contresigné ce document.

Suite à cette lecture du protet de mer, les critiques vont fuser, en voici un exemple :

Une interpellation du député Van Damme, le même jour :
« ...Pour qui sait lire entre les lignes, il résulte à l'évidence de ce texte atténué, revu et corrigé, que l'appareillage de sauvetage n'a pu fonctionner et n'a été d'aucun secours aux naufragés. Nous y trouvons donc encore, en dépit de la censure gouvernementale la confirmation d'une de nos principales accusations.
Je demande à ce propos, pourquoi M. Lecointe, envoyé par le gouvernement à Hambourg, a reçu l'injonction de ne laisser aborder par personne, pas même... plutôt surtout pas, par les journalistes, qui pourtant ont pour mission d'informer le public, le navire ramenant les escapés, et empêcher ceux-ci de parler?... Il est permis de supposer après cela que l'on voulait... préparer une sorte de version officielle et de commande.... »
Vous le devinez, il y aura une suite....à demain.

Photo 1: Le Comte de Smet de Naeyer sous voile.
Photo 2: peinture du naufrage... en fait un faux: le mer était calme ce jour là.
Photo 3: Un trois-mât de la compagnie Bordes, qui est peut-être identique au Dunkerke du commandant Morfouace qui recueillit les rescapés le 19 avril 1906.

L'équipage
10 nov. 2021
10 nov. 2021

Toujours passionnante ton histoire
Si qqs uns sont interessesje vous conterai l histoire du naufrage du francois vieljeux ou un armateur a tout fait pour incriminer son commandant pour toucher le maximum de l assurance il faut dire que le francois avait 12000 tonnes de lingots de cuivre a bord
Mais van o rix je suis pas sur que les histoires mar mar soient tres prisees ici
Nous sommes d affreux pollueurs des oceans bien que la majorite commande par internet des trucs qui viennent de chine

10 nov. 2021

C'est l'histoire d'un grand voilier, pas d'une galère, cela doit donc intéresser les "Hisse et Oh", non? C'est cela aussi et d'abord la voile, avant même les régates et autres solitaires? .... du moins vu de l'autre côté de la lorgnette... ou de la longue vue. Amitiés marines!

10 nov. 2021

tatihou.. et maintenant que j'ai commencé, ben j'irai au bout, pas le genre déserteur.... le but est d'écrire l'histoire et pas d'être lu, quoique cela fasse plaisir de partager et d'entretenir le souvenir...

10 nov. 202110 nov. 2021

Vraiment intéressent merci

10 nov. 2021

Bonjour,

même si il y a peu de contributions sur les fils concernant ce bien triste événement, je suis convaincu qu' il intéresse beaucoup d' héonautes qui les lisent, sans intervenir.

J' imagine très bien le travail que çà doit représenter pour Van-O-rix de nous communiquer tout çà, MERCI!!!

Gorlann

10 nov. 2021

Van o rix Bravo pour ce travail de marathonien de l’écriture .Et de cette transmission de l’Histoire Maritime !
peut être pas les grandes foules à lire tes récits ,mais on dit bien que la qualité ( des lecteurs) compense la quantité .. remarque que je m’empresse de préciser :HUMOUR😂

10 nov. 2021

Van-O-rix, je lis tous ces fils avec beaucoup d'intérêt :-)

10 nov. 2021
10 nov. 2021

Ce doit être un dessin ou une gravure du comte, la mer et ses vagues, ne correspond pas au vent reçu par les voiles.

10 nov. 2021

J'oublie : bravo et merci pourton travail !!!!

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