OUI, j’aime naviguer de nuit. Jean-François Deniau – V&V Avril 1979.

ayant trouvé ce texte suffisamment bien pour l'avoir recopié, j'en fait part à ceux qui aiment aussi naviguer de nuit :-)

Toute traversée est une nuit.
Partir, quelle que soit l’heure, c’est toujours une sorte de crépuscule.
Derrière soi, le quai, la ville, les amis, la chaleur, la lumière. Devant soi, ce qui n’est pas connu. Pour un jour ou un mois, l’imprévisible, l’obscur, autrement dit la nuit. Et arriver, quelle soit l’heure, c’est toujours un peu une aube.

Toute nuit est une traversée.
D’abord l’heure trouble qu’ont ressentie tous ceux qui ont navigué. La nuit n’est pas encore venue mais le soleil est couché. On sent le froid à l’intérieur de soi. Parce qu’il fait moins chaud ? Non, parce qu’il fait plus sombre. C’est le moment du frisson imperceptible, de l’inquiétude vague, de la solitude, elle, plus précise et qui, un instant, pèse sur les épaules. Larguons les amarres du jour. Un léger pincement au cœur, comme quand le quai s’éloigne et que l’amarre tombée à l’eau est remontée à bord.
Voici maintenant venir la double traversée, celle de la mer et celle de la nuit. Les êtres de cette terre, les formes familières, les certitudes réconfortantes une à une s’estompent et disparaissent. Voici venir maintenant la double solitude, celle de la nuit et celle de la mer.
Seigneur, que j’aime naviguer de nuit. Peu à peu, chacun de nos sens va retrouver une autre habilité, une autre vie. L’œil, perdu d’abord, tâtonne dans le noir et enfin trouve son chemin. Le blanc d’une crête de vague qui déferle lui fait signe. Une étoile qui se balance entre deux haubans l’appelle. La main, aveugle, va aussi trouver sa route. La barre, dans la paume, la soutient. La résistance de la mer, comme la tendance du bateau à lofer, lui sont d’autres mains qui la guident.
Et l’oreille ! Son règne commence. S’il fait beau, le bruit de l’eau contre la coque est une soie qu’on déchire. S’il vente, c’est le plain-chant de la mer qui s’élève. Une écoute qui bat, une voile qui faseille, une drisse qui claque. Vent arrière, c’est l’orchestre avec les stridences du vent et la basse continue de la mer qui roule sur elle-même. Vent debout, c’est le vacarme, tout craque et gémit, mais chaque craquement porte un nom. Ceux qui croient que la voile c’est le silence n‘ont jamais navigué à la voile.
Comme elle se peuple vite, la mer déserte et la nuit où l’on est seul.
La nuit, tout bruit est multiplié, renforcé, répercuté, toute distance agrandie de la dimension du mystère : tout contact devient surprise hostile ou geste amical. La nuit, tout est différent et plus rien n’est indifférent.
Etre seul, à la barre, de nuit, ce n’est pas la même chose non plus. Le jour est quand même une sorte de compagnie. Désormais, il n’y a plus que la mer et son cercle autour de vous, plus près, plus serré, plus dur, doublé et renforcé du cercle de la nuit.
Mais qu’elle va se peupler vite, la nuit sur la mer …. Passent dans la tête les songes demi-éveillés, des souvenirs, penser à lâcher le cunningham, des visages amis, qu’est-ce qui brinquebale encore en bas …. Pas de vastes pensées philosophiques, non, au risque de décevoir les âmes romantiques. Mais une sorte d’histoire sans queue ni tête, pleine de photos jaunies, de détail de cuisine, de jubilation vague, qu’inquiétudes techniques soudaines et dérisoires, de paix qui ne sait pas qu’elle est la paix.
De temps en temps, le cockpit étanche prend la parole. L’eau qui siphonne vous interpelle. « gloup-choub bubletcouck » ou autres phrases qui m’ont toujours paru relever d’une langue ouralo-altaïque assez proche du turc. On lui répond. On se répond aussi, car assez vite on se parle sans plus très savoir si c’est en dedans de soi ou à haute voix.
Parfois aussi une autre voix dit votre nom, net, précis. Comme elle se peuple vite, la mer déserte et la nuit où l’on est seul…..
Antares peu à peu s’engloutit dans le noir de la mer. Dans le noir de la nuit, la Grue fidèle navigue de conserve à bâbord. Arctucus, pierre brillante jetée de la Grande Ourse, va sombrer à son tour. A l’Est, cette décoloration comme une maladie de peau, c’est l’aube qui gagne. Maintenant, on peut aller dormir. Oui, que j’aime naviguer de nuit.

L'équipage
02 fév. 2008
02 fév. 2008
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Très belle ....

...description de la nav. de nuit !

Phil.

02 fév. 2008
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merci Farfa
pr le boulot de recopie.
C'est un beau cadeau savoureux à lire et à relire!
Un grand bonhomme ce gars là!

02 fév. 2008
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merci farfa
il me manque aussi cet honnète homme!

02 fév. 2008
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un moment délicieux de lecture
a l heure de l appérot, et de la nuit qui tombe!

merci Farfa :alavotre:

02 fév. 2008
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merci thiéry et jean-françois
tout ce qu'on aime.

02 fév. 2008
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C'est marrant .......
Un jour pendant une navigation de nuit, je m'étais imaginé une rencontre impossible:
sous une tente dans un désert de Mauritanie, Deniau et Saint Exupéry savourent le thé ensemble et se racontent leurs souvenirs. L'un raconte ses impressions dans son avion, les pensées qui lui passe par la tête quand il est seul la nuit dans son cockpit d'avion, et son amour pour les hommes et l'amitié, et l'autre raconte sa vision de la mer, sa sensibilité, sa béatitude devant certaines choses de la vie, et son engagement en politique motivé par sa conviction de vouloir servir son pays et ses hommes.

Ces deux hommes étaient de la même trempe, celle des aventuriers philosophes.

Un jour je l'écrirai peut être cette histoire .... Peut être qu'ils l'ont déjà commencé ensemble .....

Merci Farfa pour le texte de Deniau, je ne le connaissais pas même si cela rejoint directement ce qu'il a pu écrire dans ses livres

02 fév. 2008
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si si,
deniau et st ex se sont rencontrés,la-bas ou la-haut, comme chacun le veut,taillent une bavette avec éric le grand,alainmanuréva,moitess, bardinox,le marchand d'herbes folles et des milliers d'autres
sont sur leur hisse et ho à eux
peut-etre le gégé y a sa place?

02 fév. 2008
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Saint Ex au large d'Alicante...
Curieux, ces évocations...

Il y a quatre ans, à la suite d'une transat de La Ciotat au Marin, j'en ai écrit le récit pour mes petits enfants, près de 100 pages. Il y a 60 ans, cela aurait justifié un bouquin!

Voici la transcription de mes notes, lorsque nous passions de nuit au large d'Alicante :
"Nous longeons la côte espagnole à moins de 10 milles à bord de notre ile flottante et voyons, de nuit, toutes les lumières qui défilent lentement.

Un éclat toutes les cinq secondes, c'est le Cabo de Nao... deux éclats toutes les 10 secondes, le Cabo de Palos. Notre route est jalonnée par ces clins d'oeil que sont les phares, indispensables aux anciens navigateurs, jalons de présence rassurante pour nous dont la route est suivie à bord par l'électronique, GPS et traceur, cependant que la VHF envoie de temps en temps des messages en espagnol qui nous sont incompréhensibles...

J'aime ces quarts de nuit, à deux, par beau temps. Les deux heures peuvent s'écouler sans autres paroles que le strict nécessaire relatif à la marche du bateau ou on peut entrer dans des conversations beaucoup plus sérieuses. J'ai même le souvenir d'autres navigations où se sont échangées des confidences, immédiatement emportées à jamais par le vent.

Pourquoi cela évoque-t-il pour moi Vol de Nuit et Terre des Hommes, alors que nous passons discrètement au large d'une côte où des gens vivent, mangent, dorment, s'aiment... Après mon premier quart, alors que j'étais allongé sur ma couchette, Orion, un carré avec trois étoiles particulièrement lumineuses à sa partie supérieure et une petite queue de trois étoiles est venue s'encadrer dans l'ouverture du hublot."

Evidemment, ce n'est ni du Deniau ni du Saint Ex!!!

Mais je voudrais terminer par la définition du bateau de Michel Déon dans "Les poneys sauvages" : "les bateaux sont des iles flottantes, des iles libres qui ont rompu les amarres".

03 fév. 2008
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mais
j'aime naviguer de nuit, "en equipage". Pres des cotes en solitaire, naviguer de nuit implique fatigue. Au large les choses s'arrangent car on s'habitue vite au rythme de sommeil fragmente.

03 fév. 2008
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une traversée est-ce la nuit ?
JFD écrit: "Toute traversée est une nuit.
Partir, quelle que soit l’heure, c’est toujours une sorte de crépuscule.
Derrière soi, le quai, la ville, les amis, la chaleur, la lumière. Devant soi, ce qui n’est pas connu. Pour un jour ou un mois, l’imprévisible, l’obscur, autrement dit la nuit. Et arriver, quelle soit l’heure, c’est toujours un peu une aube."

C'est effectivement très beau. C'est le ressenti de JFD, une vision contemplative pleine de sensibilité, mais une vision de terrien. Une traversée c'est aussi le jour. Prendre la mer, larguer les amarres, se plonger dans un milieu hostile, se préparer au combat, prendre des claques de vent et d'eau salée, agir, réagir, régler, réparer, résister, endurer, c'est une parenthèse de vie, une plénitude en soi. Ce sont des instants privilégiés qui, par nécessité, ne se conjuguent qu'au présent. Prendre la mer, c'est oublier la traversée. C'est une bulle de vie suspendue entre le départ et l'arrivée, qui efface momentanément toute attache terrienne. Alors d'accord avec JFD, une traversée c'est la nuit, si l'on ne parvient à faire abstraction de ses racines terriennes. Mais prendre la mer, c'est le jour.

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