L'aventure au fond à gauche

Bonjour,

je suis a la recherche de ce livre de patrick guimet "L'aventure au fond à gauche" , livre qui n'est plus disponible chez l'editeur et introuvable (fnac et autre).

Si l'un d'entre vous aurait un exemplaire a qu'il ne voudrai pas garder et revendre ?

cordialement

L'équipage
24 mar. 2007
24 mar. 2007
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essaye...
AMAZONE.COM

24 mar. 2007
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merci
mais il non pas non plus, je viens de vérifier.

24 mar. 2007
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sur gogool
"L'aventure ? au fond à gauche"
une histoire vécue et écrite par Patrick Guimet

Nom : GUIMET
prénom : Patrick
date de naissance : 15 avril 1959
région : Haute-Savoie !
signe particulier : sangriami

Patrick a parcouru 35.000 miles sur MAELDUIN, Sangria classique de 1978, en solo et sans moteur.

Patrick, seul sur son Sangria au milieu du grand océan Atlantique

Son périple de quatre années l'a mené de la Bretagne aux Caraïbes. Il devait, malheureusement s'achever par la disparition du bateau, fin 1999 à Saint-Martin, à cause de LENNY, un méchant cyclone "une manière originale de terminer le siècle" dit-il avec humour. Le récit de Patrick s'est concrétisé par l'écriture d'un livre. Fort gentiment il nous a proposé de le diffuser sur notre site, vous pensez bien que nous avons de suite adhéré. Cette page spéciale sera donc consacrée à son voyage. Afin de conserver un certain suspense, nous avons décidé en accord avec lui, de ne le diffuser que chapitre par chapitre. Un nouvel épisode chaque chaque mois semble un bon rythme. Par ailleurs, si vous désirez livrer vos impressions ou simplement correspondre avec l'auteur, voici ses coordonnées :

Patrick GUIMET, Les Mouilles 74560 LA MURAZ. Téléphone : 04.50.94.51.04 (après 20 heures) ou patrick.guimet@wanadoo.fr

Patrick, au nom de tous les sangriamis, un grand, très grand merci pour le cadeau que tu nous fais.
Et maintenant, cap sur "L'AVENTURE ? AU FOND A GAUCHE"

prologue

Je ne suis pas Tabarly, ni Bourgnon. Je ne possède qu´une très vague parenté avec Moitessier. Leur ressembler n´était d´ailleurs pas le but de la manœuvre. Ayant découvert la voile aux Antilles vers l´âge de vingt ans, ce ne sera que quinze ans plus tard que le vieux rêve deviendra réalité avec l´achat de mon propre voiler. Quatre longues et pleines années durant, de la Bretagne aux Antilles, du Vénézuéla aux îles Vierges, en passant par les Açores, je vagabonderai sur les plus belles mers de cette partie du globe sur un voilier de 7,50 mètres de 1978 et un budget global de 2.000 F. par mois (achat du bateau compris). Au fil de 35.000 miles, sur des chemins fréquentés, j´ai mené un Sangria seulement à la voile et une vie légèrement décalée par rapport aux autres plaisanciers, un peu à la manière du gars qui lave le carrelage d´un luxueux restaurant trois étoiles dont la vision en sera forcément différente de celle du couple qui l´a sali en renversant une bouteille millésimée à deux mille balles l´unité, ni mieux, ni moins bien, simplement différente. Des fous rires d´anthologie, des larmes bien amères, des bonheurs qui à eux seuls justifient un bon morceau d´une vie et surtout d´hallucinantes dégringolades de trouillomètre dont on sort refait à neuf. Des rencontres humaines au fil de l´eau avec des personnages lumineux, tout droit sortis d´un univers à la Buster Keaton, que Gaston Lagaffe aurait aimé comme des frères, des hommes qui élèvent la débrouille aux rang de parabole divine ou de philosophie de vie. Une histoire vraie, de celles que l´on raconte au bord d´un feu de bois ou au coin d´une piscine, ça oui c´était le but de la manœuvre.

et si vous avez manqué les chapitres précédents ou désirez parcourir l'album de photographies rapportées par Patrick

dernière mise à jour : 04 mars 2007
chapitre 12 : La grande Bleue

Dimanche 16 mars 1997 : L´ancre et sa chaîne sagement rangées à l´intérieur de la cabine, histoire de bien alléger l´avant. Sous un petit vent, une nouvelle grève de météo France, et les signes de quelques copains, je pars deux billets de cent dollars en poche. Meilleur marin qu´homme d´affaires, tout du moins je l´espère. Je ne sais pas trop où je vais, le Cap Vert, pas sûr, de l´autre côté Tobago, peut-être. Stupide ? Pas vraiment, car sur la mer les plans précis souffrent bien souvent de profondes modifications dues à de non moins profondes raisons.
Lundi, planté sur une mer d´huile, voiles sur le pont je fume une cigarette en pensant à autre chose : 45 miles en 24 heures cela se passe de commentaire. Mardi, 14 miles en 24 heures et mercredi, 50 miles. Là, voyez-vous, si je fais un commentaire il ne sera agréable, ni à lire ni à entendre. Depuis trois jours je ne fais que monter et descendre les voiles, un petit souffle arrive et l'instant d'après il s´évanouit. Une chaleur gluante dégouline dans un lourd silence. Tient, une feuille d´arbre, non elle vient de sortir la tête hors de l´eau. Une tortue ! ma première tortue passe à moins de dix mètres du bateau immobile, je la vois très bien à travers ce miroir transparent.
Les heures passent, un bruit sourd déchire le silence, à cent mètres sur tribord une grande queue noire pointe vers le ciel et disparaît sous… moi ? Un cachalot qui plonge vers les abîmes chasser dans les bancs de calamars. Ma gorge se noue à l´évocation stupide du fait que cette foutue bestiole remonte à la surface à toute vitesse en aveugle. Je sais bien que cela n´arrive jamais, sauf qu´à moi les trucs les plus improbables me tombent souvent sur le coin du nez.
Pieds nus, dans mes petits souliers, je compte les minutes angoissantes avant qu´il ne remonte à la surface. Vingt-deux plus tard une grande fusée noire perfore le calme à la même distance sur l´autre bord. Il est descendu profond et juste en dessous de moi. Une respiration rauque, haletante me parvient qui progressivement se calme, pour revenir sur un rythme plus régulier. Le monstre reprend son souffle en s´effaçant lentement de ma vue. Bon débarras. Le jour, puis la nuit glissent dans cette torpeur molle, le vent souffle de nouveau mais de face. Bateau stable et confortable, air respirable sous un ciel moucheté de petits nuages blancs, j´avance dans le sud à bonne vitesse maintenant. En gros, depuis la fin de la grève des services météo les affaires reprennent, les moyennes journalières affichent : 92, 112, 125, et même 130 miles nautiques. Trois jours de suite nous pulvérisons, le Sangria et moi, record sur record. Super ? Enfin presque, l´intérieur de la cabine devient particulièrement invivable et le port du casque vivement conseillé.
Je dois absolument me tenir pour ne pas voir n´importe quelle partie du bateau venir violemment à la rencontre des surfaces les plus surprenantes de mon anatomie. Par la couleur et par l´humeur, à force de coups, je ressemble de plus en plus au schtroumf grognon. Deux ris dans la grand voile, le foc tangoné, je fonce sur une mer irrégulière et hachée très pénible à vivre malgré l´excellent rendement. Le vent reste stable force 5 ou 6 sur l´échelle de Beaufort, il vient de l´est. Sauf une violente averse ce matin je navigue sous un véritable ciel d´alizés, bleu, avec de petits nuages répartis régulièrement là-haut. De temps à autre passent de très gros navires, parfois le jour, parfois la nuit, loin sur l´horizon. Je reste très prudent car je me trouve sur la route des minéraliers qui d´Afrique cinglent vers les USA. Le vent des sables, ou calima, qui brouille l’atmosphère se déchire ce soir tel un paquet cadeau pour me faire un somptueux présent. Perdue dans le nord-ouest, là haut dans la nuit, la comète Hale-Bop se laisse enfin admirer. Toutes les premières parties de nuits claires elle occupera mon esprit et un petit coin de ciel. Malgré l´inconfort certain, avec mon petit réchaud monté sur cardan, je mange chaud et varié deux fois par jour, plus les petits en-cas dont j´avais pris soin de remplir les coffres de la cabine. Une exception toutefois, ce midi sur ma table solidement fixée je pose sur un set en coton antidérapant et dessus une assiette qui ne pouvait pas glisser. D´un fort coup de roulis rien ne bougeât, sauf les spaghettis à la tomate que j´ai reçus brûlants sur les cuisses après leur longue glissade dans l´assiette immobile. Après les avoir remis dans l´assiette, je finis par les jeter par dessus bord, écœuré.


Déjà une semaine de mer, moitié calme, moitié baston, rien de très surprenant le long de l´Afrique. La mer continue irrégulière et le confort plutôt sommaire. Je reste de longues heures étendu sur la couchette à lire, d´une part j´aime ça, d´autre part cette position est la moins pénible dans ce shaker en folie. Me voici à mi-chemin du Cap Vert, escale ou pas escale ? Ma consommation générale se situe dans les prévisions et même légèrement en dessous, l´eau douce et les vivres ne devraient pas manquer. Si les vents demeurent puissants cet archipel n´est pas des plus faciles à approcher, surtout sans moteur, à cause des thermiques locaux qui s´ajoutent aux vents extérieurs déjà costauds et aux innombrables récifs qui fleurissent un peu partout.
Prévenu par ma petite radio sur piles, cette nuit bien calé dans le cockpit, je dévore des yeux un somptueux spectacle. Sur cet Océan teinté d´acier, sous l´ombre de la lointaine comète, une éclipse de lune s´offre à mon regard solitaire. Nuit magique peuplée d´étoiles filantes. Faire un vœux n´est certainement pas un invention de marin car vu la quantité il faudrait une solide imagination pour trouver un désir pour chaque étoile filante qui traverse l´écran noir de ces nuits blanches. Je refais trois fois le calcul et je tombe toujours sur le même chiffre : 149 miles en 24 heures. Royal ! je ne croyais pas ce chiffre possible avec un Sangria surchargé et prudemment sous-toilé. Je commence à être particulièrement inquiet car le vent ne cesse d´augmenter de jour en jour, jusqu´où ? Le bateau a, comme tout, ses limites et je n´ai aucune envie de les dépasser, la sanction serait sans appel, la terre la plus proche dort à quatre kilomètres, c´est peu, mais c´est en dessous.
La nuit dernière, tandis que je regardais vers l´avant, je fus sauvagement agressé par un voyou du grand large, heureusement l´épais col de ma veste a amorti le coup de matraque. Demi-tour, prêt à la bagarre, je contemple le vide autour de moi. Rien ni personne, le mat toujours debout, mystère. Douce, puis plus forte, une odeur de poisson monte alors vers mes narines. J´avais tout simplement arrêté net la course folle d´un poisson volant, j´espère qu´il a eu aussi mal que moi peur, sale bête. Le 26 mars à midi, une douce et soyeuse paix me gonfle le cœur, un sentiment clair presque palpable vibre dans l´air, harmonie. Pauvre garçon, seul si loin il commence à perdre les pédales, normal vous me direz. A une cinquantaine de mètres, suivant la même route, un long, un infini dos noir ondule puissamment à mes côtés. Une grande baleine bleue dont la rencontre n´est certainement pas due au hasard dans cette immensité vide. Elle est venue me voir et elle communique, j´en suis persuadé, pas avec des mots ni même avec des sons, non se serait plutôt avec une manière de vibration. Du fait de mon isolement, pas d´interférence d´aucune sorte, je la ressens au plus profond de mon être. Elle mesure dans les quatre fois le Sangria et fait cinquante fois son poids ! Après tout, vu les centaines de kilos que doit peser son cerveau, quelle insoupçonnables secrets ne cache-t-il pas ? Rien à voir avec le cachalot de la semaine dernière, pas d´adrénaline, pas de crainte malgré que son seul contact me serait instantanément fatal. Une heure durant elle nage de concert, même vitesse, même distance puis s´écarte lentement vers le nord. Adieu, sublime créature, que Dieu te garde de mes semblables. Un jour, ma tente récemment plantée sur une plage sauvage, en ce septembre printanier, ce même sentiment m´avait envahit à la vue d´un couple de baleines à bosse. Elles étaient venues en cette lointaine Patagonie pour des raisons de cœur et quinze ans plus tard leur souvenir ne porte pas une ride.


Dimanche 30 mars : Le bateau taille sa route, à 670 miles dans l´ouest du Cap Vert définitivement derrière moi, dommage. Depuis cinq jours je respire mieux, le voilier fait 10 % de route en moins chaque jour, le vent baisse et les vagues aussi. L´air circule librement dans le bateau ouvert, de bons petits repas, des bains de soleil sur le pont. Bref, confort trois étoiles. Elle est pas belle la vie ? Je dépasse aujourd´hui le tiers du voyage et, comme un clin d´œil, un fin oiseau blanc à longue queue tourne haut dans le ciel. Seul, au milieu de rien, si loin de tout. Vous le savez sûrement, nous sommes très superstitieux, chaque marin ou presque, cache une petite cérémonie intime et secrète pour signer son pacte avec l´Océan : cadeaux, offrandes, promesses, etc. et je n´échappe certes pas à cette coutume. Ridicule ? Venez donc faire un petit tour, la nuit, seul sur ce nulle part peuplé de hautes vagues noires qui se précipitent sans relâche sur vous. Un abîme de ténèbres mystérieuses qui s´ouvre, insondable, à quelques centimètres sous vos pieds et nous en reparlerons ensuite. Mais je prêche sans doute des convaincus. Un peu pour cette raison je n´ai pas encore évoqué ce compagnon fidèle, infatigable, qui à totalement changé la vie du bord. Oubliées les longues heures de barre sous l´écrasant soleil, terminée la fatigue flirtant avec l´épuisement d´où l´on bascule dans un sommeil proche du comas.
Depuis les Canaris, le régulateur d´allure mène le Sangria parfaitement sur sa route d´ouest, non seulement il ajoute à la sécurité mais le point principal est, sans l´ombre d´un doute, le confort de vie. Je peux lire, bricoler, cuisiner de longs petits plats, enfin rendre agréables ces heures souvent interminables. Dimanche 30 mars c'est aussi Pâques, la fête des cloches et la mienne par la même occasion. Aujourd´hui, depuis l´aube, le temps se dégrade. Les grains et les orages succèdent aux longues plages de calme, les grains déploient une violence qui incite à la prudence, les averses rincent le bateau et les voiles de tout ce sel accumulé. Tout l´horizon se bouche périodiquement de grosses masses noires isolées qu´un voile de pluie unit à l´Océan d´un gris Bretagne des mauvais jours. Quand le vent stoppe sa course, les voiles sur le pont, le Sangria livré à lui même roule anarchiquement bord sur bord. Bien coincé sur la couchette, je guette le prochain souffle pour sortir de cette zone au plus vite. Vers 18 heures, les grains rangés au fond de ma mémoire, sous un soleil déclinant, les affaires reprennent leur cours. Vent stable, bateau réglé, je glisse doucement sur l´incandescence dorée de cette fin de journée. Pour pas mal de marins, l´électricité à bord pause de sérieux et coûteux problèmes. Franchement ce n´est plus mon cas, j´ai depuis longtemps surmonté la difficulté et j´en consomme très peu. En zone d´intense trafic : les lumières de route, le reste du temps : seule une petite ampoule pour lire et voir où je mets les pieds, réservant la plupart de mes activités aux heures de jour. Le GPS et la radio fonctionnant sur piles, je gère leur usage au plus juste du stricte nécessaire : un point GPS par jour et un bulletin météo de 15 mn. Faire simple, tel est ma devise.
Mardi 1 avril : Un poisson d´avril volant m´attend, comme chaque matin, quelque part sur le pont. KO ou coincés dans une partie du gréement, ne pouvant rejoindre l´élément liquide, ils meurent. L´oiseau blanc vient montrer le bateau à un copain, ils sont deux aujourd´hui, incroyable d´importance dans ce grand ciel vide. Position : 15 degrés 32 minutes 7 secondes de latitude nord et 37 degrés 02 minutes 5 secondes de longitude ouest, 64 miles nautiques au compteur et une chose importante après ces 16 jours de mer, je bascule dans la seconde moitié de la route. Debout, une cigarette aux lèvres, dans mon beau tee-shirt jaune, je savoure ma moitié et réfléchis sur l´autre. En regard des conditions encaissées jusqu´ici et de la vie à bord en général, je me prépare sereinement pour la suite. Le Sangria supporte et moi aussi. Tout heureux, café en main, je sors jeter un coup d´œil sur ce demi-Atlantique derrière moi. A 10 mètres du bateau seulement, un récif , un cailloux, un volcan ! Tellement stupéfait, je ne comprends pas ce que ce truc fait là, immobile, à 1.500 miles de quelque chose. Lentement, je passe le long de cette énigme, bouche ouverte sans rien dire ni faire. 20, 30 mètres plus loin j´imprime enfin une chose sur mon écran personnel : un évent, je viens de passer à dix mètres d´un évent et généralement que trouve t-on dessous ? Je bondis sur le pont et contemple abasourdis la gigantesque tache noire dont je m´éloigne à toute petite vitesse. Encore une baleine et une très grande. Soit elle dormait, soit elle m´a tout simplement regardé passer sans faire le moindre mouvement. En parfait journaliste, un quart d´heure après, toujours sous le charme de cette rencontre, je pense à prendre une photo. La grande baleine bleue de l´autre jour, celle là oui je l´ai en photo, mais elle est restée presque une heure alors qu´aujourd´hui tout s´est passé si vite et si lentement à la fois. Elle était tellement proche que sans effort j´aurais pu lui sauter sur le dos. Wahou ! La nuit profondément tombée, je rêve, la tête dans les étoiles filantes, à la couleur des palmiers, l´humidité de la mer, la mollesse du sable et autres insondables merveilles qui m´attendent retranchées à l´abri de ce mot magique : Caraïbe. Dans la solitude du solitaire, je gamberge dans le silence bruyant du voilier taillant son petit bonhomme de chemin. Enfin quelque chose à faire, depuis quatre jours le bateau marche sans rien toucher, c´est épuisant à la fin mais ce matin enfin du boulot : changer la bouteille de gaz, en faisant durer le plaisir, j´en aurais bien pour cinq minutes, facile.
Dimanche 6 avril. De monstrueuses vagues m´arrivent par l´arrière, pas moins cinq ou six mètres. Douces, rondes, lisses, une tasse de café pausée à mes côtés, sous un vent calme je monte et descends ces grosses collines paisibles.
Mardi 8 avril : 148 miles chèrement payées d´ailleurs, des vagues irrégulières de trois à quatre mètres nous secouent dans tous les sens et des grains violents peignent en noir et blanc le paysage. Manœuvre sur manœuvre, je tente par tous les moyens de faire le plus de route possible. Dans un petit coin de ma tête dort un double secret : battre le record de François (28 jours) et arriver pour mon anniversaire à Tobago.


Mercredi 9 avril : Encore un record de battu, la prochaine fois… 11 heures. Je réfléchis intensément au repas de midi tout en contemplant le triste fouillis de mes voiles sur le pont. Pas un brin d´air à l´horizon. Je me trouve juste au nord de Belém et pour noyer mon écœurement je gratte furieusement les anatifes, plantes vivaces qui profitent des calmes de haute mer pour se fixer sur les coques. A travers l´eau, je découvre l´étendue de mon gazon sous-marin. Tout l´avant, et surtout la pale immergée du régulateur, en sont couverts. Pas pratique depuis le pont, pourquoi ne pas aller dans l´eau ce serait plus facile. Même avec un calibre pointé sur ma tête vous ne me ferez pas me baigner ici. Ni la nuit, ni au large, sauf cas d´absolue nécessitée. Me baigner ? Une peur panique s´empare de moi rien que d´en évoquer l´idée. Brrr ! Je découvre en ce jour de calmasse, effaré, l´incommensurable étendue de ma bêtise. Devant mes yeux, à quelques mètres à peine, prisonnier comme moi de cette pétole, ce jouet de plastique, tombé d´un quelconque container lors d'une improbable tempête, se met soudain à vivre. Tel un Frankenstein d´opérette, je fonce chercher un dictionnaire. Je croyais depuis les Canaris que ce truc translucide aux tons bleu-violet á la forme d´un chausson aux pommeétait un jouet gonflable dont une cargaison tombée d´un cargo dérivait au fil du courant vers les Amériques… Argonaute, ça s´appellent ces bestioles et la raison pour laquelle je ne pouvais jamais les approcher c´est qu´ils naviguent à la voile eux aussi. Cette petite poche gonflée est munie d´une sorte de crête qu´il utilisent pour se déplacer grâce à la poussée du vent. Sous la surface, une espèce de fil sombre comme une racine abrite deux ou trois minuscules poissons. Ce soir, je m´endormirai légèrement moins bête que je me suis levé, excellente opération finallement. Nuit noire, sans lune, la comète couchée sous les nuages, j´écoute une nasillarde radio vénézuélienne qui n´arrête pas de s´effacer puis de revenir un instant plus tard. Assis dans le cockpit je compte les étoiles filantes en cherchant le sommeil, sans grand succès d´ailleurs. Le bond que je viens de faire à bien failli me foutre à l´eau. Des présences bruyantes tournent autour du bateau, une respiration puis une autre, des dauphins, une troupe de dauphins. Putain ! Quelle trouille vous m´avez flanquer les mecs, c´est pas des choses à faire. Prévenez quand vous arrivez , faut pas être cardiaque, je vous le garantis. Un long moment, ils nagent et glissent sous le Sangria pour ma plus grande joie, bien qu´a aucun moment je ne les vois. Mystérieux ballet sous-marin, dont je ne perçois que la bande sonore.
Plus de vent, plus de vague, plus de route, l´alizé musclé est de retour depuis trois jours. Allègrement, au dessus des 100 miles journaliers, je continue de manger chaud, du moins des pâtes et du riz, le meilleur des provisions étant finit. A plusieurs reprises, la nuit dernière, j´ai du sortir réduire la toile sous de violentes averses, ciré et harnais au menu. De jour c´est du sport mais je vous jure qu´en pleine nuit aller changer une voile à l'avant dans des creux invisibles de trois ou quatre mètres avec des paquets de mer plein la gueule, on prend obligatoirement les vagues de face sinon impossible de réduire. Une fois la manœuvre finie, on remet le voilier sur sa route initiale. Toute la nuit de grands murs sombres dont je ne vois que la lèvre blanche, là-haut, tout là-haut, se précipitent sur mon arrière, dans le fracas de celles qui déferlent. Je décide de ne plus regarder dans mon dos, je me fais du mal pour rien. Ce que je devais faire est fait depuis longtemps, pour le reste je m´en remets à la providence et file me coucher, la cabine soigneusement fermée.
Dimanche 13 avril : Le soleil brille déjà. Normalement je traîne encore pas mal de temps au lit, mais ce matin une petite lumière rouge vif clignote dans ma tête. J´ai appris depuis longtemps à en tenir compte. Debout, je contemple ce vilain tueur d´une belle couleur orange à moins de 3 miles, très exactement sur la même route que moi. Ce putain de pétrolier me fonce dessus sans rien voir. Qu´est ce qu´il fout l´abrutit qui est forcément à la veille ? Y dort, boit ou pisse, je n´en sais rien, mais en tous cas il ne fait pas son boulot. Merci petite lumière rouge vif, sans toi je n´avais pas plus de 10 mn à vivre avant de me retrouver broyé par l´énorme bulbe de l´étrave sans que personne ne s´en rende compte, ni moi d´ailleurs, 50.000 tonnes lancées à 25 nœuds ça ne fait pas dans la dentelle. Je regrette de ne pas posséder de radio pour lui dire ma façon de penser à celui-là. Navigant avec les voiles en ciseaux, je passe la grand voile sur l´autre bord en effectuant un virage de 90 degrés, prenant ainsi le vent par le travers et sortant perpendiculairement de la route du cargo. Il passe sans un signe devant mon poing haut levé. Un quart d´heure plus tard, toujours sur la même route, je le regarde s´éloigner dans cette belle matinée qui a bien failli être la dernière. Un bon force 6 nous pousse sur une mer chaotique qui déferle de temps en temps. Avant la nuit, je réduis la toile de deux ris dans la grand voile et le foc, convaincu que cela suffira, je rentre manger et bientôt, vidé, je me couche. Quatre heures du matin, dit ma montre. Au comportement du bateau je comprends de suite que le vent est monté de plusieurs crans. Il faut réduire encore, vite avant la casse.
Debout dans mon ciré, je repasse mentalement le programme : amener le bateau au près, prendre un ris dans le foc, passer et prendre le troisième ris dans la grand voile, tout ça au milieux de ce vent furieux, le pont balayé par les lames. En tenant compte du décalage horaire j´ai juste 38 ans…En parfait abruti je n´ai pas passer la bosse du troisième ris de jour, c´est bien fait pour ma gueule, je parle du bout qui passe dans un anneau métallique, haut dans la voile, pour en diminuer la taille. Le travail au pied de mat effectué, harnais fixé court sur le mat, je prends deux grosses vagues qui me trempent entièrement. Dur mais normal, bôme sous le bras, le corps complètement hors du bateau, je me bats désespérément pour que cette foutue corde entre dans ce trou. Ballotté en tout sens, la moindre erreur serait la dernière, serrant comme un forcené cette bôme, seul lien avec la vie désormais, oui ! Je finis vite cette acrobatie, règle de nouveau la grand voile réduite maintenant au maximum. Une profonde inspiration me voilà partis, à quatre pattes, vers la plage avant, mousqueton du harnais en main. Des masses d´eau s´abattent sans arrêt sur le pauvre galérien. Des nuits comme ça c´était pas dans le guide touristique ou alors j´ai du sauter une page. A genoux, une main pour moi une pour la manœuvre, dans la chute des creux de vagues, le danger est de laisser aller vers le bas plus vite le pont que le corps qui repose dessus et perdre ainsi le contact avec le bateau. Dents serrées, je gueule, hurle tous les jurons de mon répertoire, puisant dans ma rage la force de faire face et de le faire bien. Chacun son truc. Presque plus de noir devant moi, tout brille du blanc de l´écume. J´entame, libre du harnais, le retour très prudemment. Un long cris de victoire à la Rahan célèbre mon saut dans le cockpit. Dès que le Sangria entame son virage pour reprendre sa route, tout change, tout s´adoucit, les vagues hargneuses du moment passé me poussent au lieu de me percuter violemment. Ouf ! Je repense à ce que je viens de faire, de la folie pure, j´analyse tout le truc. Non, décidément, je n´avais aucune autre alternative et le plus grave c´est que j´aime ça. Si le vent monte encore, je mettrais le tourmentin à la place du foc, après grand voile basse sous tourmentin seul, en fuite. Une série de manœuvres, disons, extrêmes. Extrêmes ? Tient, ça faisait longtemps que je n´étais pas à la mode. Très tendance voyez vous …


Mardi 15 avril : Pour être à la fête je suis à la fête. Dès le réveil, une monstrueuse vague déferle sur l´arrière, trois secondes plus tard et je commandais un sous-marin. Ça s´écroule de tous les côtés autour de moi. Des grains très violents se chargent de souffler, ou plutôt, d´arracher les bougies de mon gâteau imaginaire, veste de quart ciré de rigueur en attendant que ce foutu Océan arrête de nous punir si injustement. Vous parlez d´un anniversaire ! Un grand toast d´eau tiède plus tard, je vois, indécrottable optimiste, les choses sous un angle légèrement différent. Après tout, pour un vieux pénible comme moi, je réalise en cet instant le rêve chimérique de plein de gens qui consiste à traverser l´Atlantique seul à la voile. Je ne suis ni le premier ni le meilleur, certes, mais j´en suis. Et comme je ne peux compter que sur moi-même pour le faire, hop je m´épingle ma petite médaille en chocolat. Je sais que ce mois finissant restera longtemps, toujours même, dans ma mémoire avec ce goût particulier des grandes premières fois. Ballotté, aspergé, je savoure mon petit exploit et rentre dans mon Guinness book personnel. Je ne ferai jamais la première page des journaux et aux regards des autres je crainds beaucoup plus celui que j´affronte tous les matin dans ma glace, à tord ou raison allez donc savoir. Sous cette infâme punition grise, un rayon de soleil perce tout de même. Des oiseaux, beaucoup d´oiseaux, plus nombreux à chaque heure qui passe. Tous dorment à terre, les Antilles, Tobago et ses voisines quelque part juste devant mon étrave. Balayé l´anniversaire, oublié le mauvais temps, je rentre dans les dernières heures. Sans doute les plus fortes, les plus douces, celles qui précédent la chute de l´ancre dans la baie d´une île ensoleillée, voisine de palier du paradis.
Mercredi 16 avril : Deux heures du matin. A plusieurs reprises cette nuit, des lumières de navires ont croisé sur l´horizon. Encore un signe de l´approche de la terre. Il ne faut pas que je dorme et de toute façon je ne pourrais pas. Le jour à peine arrivé, je profite d´un turbulent festin, un banc de sardines souffre de l’attaque vorace de tout ce qui nage ou vole dans le coin. Des thons aux grandes queues en demi-lune, des dorades, sorte d´arc-en-ciel bondissant, mouettes et autres oiseaux dont j´ignore les noms. Il ne fait pas bon s´appeler sardine ce matin. Le grand vide du large entre dans le souvenir, remplacé par la frénésie tropicale, ça grouille et ça s´agite de tous les côtés. Dieu que c´est bon toute cette vie. A 13 heures, le Fort George qui marque la baie de Scarborough, capitale de Tobago, est distant de seulement 68 miles. En tenant compte du fait que le balisage nocturne des Antilles n´est pas fiable et avec des conditions de mer fortes et une arrivée nocturne dans un port inconnu , je resterai au large, assez près mais pas trop, et demain matin, avec la lumière, je rentrerai dans le port. 17 heures. Fort George est mainteant à 48 miles. J´ai beau freiner le Sangria, les vagues et ce sacré vent d´est me poussent encore à plus de 5 nœuds. A 18 heures, l´équipage dans un cœur unanime crie de sa plus belle voix le mot tant attendu, tant désiré, tant espéré : Terre ! Jamais longue silhouette noire ne m´apparut plus belle. Elle est sous de lourds nuages gris que la nuit tombante crayonne de sombre. Brrr ! Pas sympathique le coin, même franchement effrayant au milieux de ces hautes vagues noires, les dernières cherchent encore à me faire peur. Une heure vers le sud, une heure vers le nord, loin, mais en face du port, je distingue parfaitement les enseignes lumineuses, les feux rouges.J´arrive même à suivre le trajet des voitures sur la grande avenue côtière. Bonne idée de vouloir attendre le jour car le balisage d´entrée se perd au milieu des lumières de la ville, impossible de s´y reconnaître et de toute façon je peux attendre encore quelques heures, j´y prends même du plaisir. Café en main, cigarette de l´autre, sous les premières lueurs de l´aube je pointe résolument l´étrave sur le goulet d´accès de la baie et son vaste mouillage accessible à la voile. Les gros et inquiétants nuages noirs de la nuit se teignent de rose, d´orange puis d´un blanc immaculé, laissant de généreux espaces au bleu profond du ciel. La mer aussi change de tons, elle s´éclaircie vers le turquoise que domine la verte et montagneuse Tobago.
Au pied d´une grande falaise, entre les bouées rouges et vertes, sous un vent mou et capricieux, le Sangria fait connaissance avec les eaux du port où trois voiliers dorment sur ancre. Mètre par mètre, tout doucement nous avançons vers l´endroit choisi, pas trop loin, pas trop près des autres. Les voiles chutent rapidement sur le pont, l´ancre et la chaîne filent vers le fond, le bateau s´arrête, c´est fini. Les deux poings levés, je bascule tout habillé dans l´eau transparente qui fait dans les 28 degrés.


Fin de la douzième partie ... Rendez-vous en avril pour le prochain épisode de .......... l'Aventure ? au fond à gauche.

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24 mar. 2007
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La vache !!!!
:lavache: J ai cru, que tu avais mis le bouquin complet !!!:blabla:

24 mar. 2007
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désolé
:mdr: mais bon là il a meme les coordonées de la personne :mdr:

24 mar. 2007
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Merci Geo
Ca donne envie de lire le reste

24 mar. 2007
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de rien
;-)je me disais la meme chose

24 mar. 2007
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Je l'ai lu et.....
... si tu le désires, je peux te l'envoyer, il te suffit de me confirmer ton adresse par Mail

Amitiés

24 mar. 2007
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moi aussi je l'ai lu
je le prete sur paris
un excellent book...
à ce qu'a dit géo, je rajoute que patrick, dernièrement était cuisinier sur la boudeuse
je voulai lui attribuer le prix albatros de estévé, mais....pas assez riche un voyage en sangria pour estévé:-D :-D :-D

24 mar. 2007
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merci
merci egalement a toi django de ta proposition

cordialement

24 mar. 2007
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merci
merci casablanca pour ton offre, je te contact pas mail

07 déc. 2007
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l'aventure au fond à gauche
Bonjour à tous,

pour ceux qui recherchent ce livre il est disponible sur le site alapage.com

Bon shopping de noel à tous !!

05 juil. 2008
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rectificatif
Je viens de le commander sur alapage.com...

résultat : 15 jours après envoi du chèque, me confirment son indisponibilité (et remboursement)
Dommage!, c'était pour offrir...

J'achète donc tout exemplaire encore en circulation ...

bon vent

05 juil. 2008
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téléchargement
A noter que le livre est en téléchargement.
j'ai commencé à le lire après avoir contacté Patrick GUIMET.
Il m'a dit préférer faire partager ainsi son aventure plutot que de faire du business avec...

Une bien belle démarche à mettre en plus à son actif.

N'empèche que je cherche le bouquin original ...
recherche encore infructueuse à ce jour sur le net.

05 juil. 2008
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je l'ai telecharger
j'ai imprimé et j'ai lu en deux jours
Un très bon livre
Comment expliquer ce que l'on ressent lorsqu'on lit un livre, il faut être un pro de la description , et moi je suis nul dans ce domaine aussi alors juste
MERCI
très fort

07 juil. 2008
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Je cherche
Aussi ce bouquin préfèrant lire a mon rythme plus que sur le micro, si l'un d'entre vous est vendeur.

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Litiri

Souvenir d'été

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