Du Sri lanka à Sète sur Mora Mora sur fond de COVID

Retraité depuis 1 an et frustré de voile, j’ai eu la chance de voyager comme équipier sur Mora Mora. Un superbe voilier alu des chantiers Alliage. 53 pieds de 15 tonnes qui boucle ici son tour du monde réalisé en 10 ans à raison de 6 mois par ans. Le capitaine Gérard, montagnard confirmé, meneur d’hommes, très compétent comme skipper , connaît bien son bateau; sa compagne Marie Christine , DRH à la retraite ,assure les relations extérieures en anglais, et la logistique d’approvisionnement, de manière rigoureuse.
Cette année l’objectif est de ramener Mora Mora de Malaisie à Leros en Grèce via Suez, et de le mettre en vente. Il y avait bien l’option cap de bon espérance via les Maldives mais c’est un autre engagement.

Marie s’est inscrite sur le forum red Sea passage , une mine d’informations et de conseils. La piraterie sévit encore un peu dans la zone; mais cette année c’est un autre danger qui nous guette...
Partis de Trcomalee au Sri Lanka, le 10 février nous avons rejoint Djibouti en 21 jours le 4 mars.La belle mer d’Arabie est plate mais les conditions de vent, anormales pour la saison, nous ont parfois contraint au moteur. Ancrés dans la baie du Port militaro-commercial de Djibouti , un boy exité nous demande 200 dollars pour assurer la liaison avec les autorités locales et divers services. Il faut négocier, heureusement en français, pour le faire revenir à la raison malgré son monopole sur place...Djibouti n’accueille aujourd’hui qu’un contingent de 60 français, mais japonais, américains et d’autres pays assurent la sécurité de ce lieu stratégique proche de voisins turbulents...
Nous faisons un réapprovisionnement sportif de fuel aux jerricanes. Pour les vivres, au supermarché géant-un autre monde climatisé et bienvenu pour le tourdumondiste.
Nous partons ensuite pour le Soudan à Suakin, atteint le 15 mars en 10 jours de mouillage forain . L’entrée du port est majestueuse entre ces deux colonnes/balises bordées par des haut fonds d’un bleu polynésien.
Le mouillage, de très bonne tenue,nous montre un port autrefois renommé mais aujourd’hui abandonné, en ruines, au charme indescriptible.
Mohamed l’agent local est parfait il s’occupe de nous sans abus, de manière efficace. La grande classe en gandoura.
Il n’y a alors qu’un seul cas de covid au Soudan. Nous pouvons descendre à terre faire notre marché de frais, dans ce village oublié du monde; boire un thé à la menthe ou kawa, dans la gargote .Par deux fois notre consommation est payée par un anonyme. Je me demande comment ma France accueillerait l’étranger soudanais . ..Une culture footballistique est toutefois requise....
Dès le 13 mars les nouveaux plaisanciers seront en quarantaine, et nous mêmes ne pourront plus descendre à terre.
Le corona virus commence ses ravages en Europe et les news pour la Mer Rouge nous font hésiter.
Pendant 10 jours d’escale , réflexion collective pour, soit rejoindre l’Europe rapidement car l’arbitraire et l’irrationalité accompagnent souvent les crises internationales. Soit prendre son temps en attendant une fin de crise en France confinée. Avec une carte SIM locale nous avons accès à un flot d’informations anxiogènes qui influencent nos décisions. Fini le calme des grandes traversées.
Nous devons aussi tenir compte de la météo et prévoir des abris sur notre route. Max Sea que je ne connaissais pas est alors d’une aide précise et précieuse.
Nous partons le 25 mars pour Port Ghalib en 3 jours de mouillage forain. Mais surprise, devant ce port, contactées par VHF,les autorités refusent tout approche. Nous voilà rejetés à la mer pour un mouillage près de Esvarda, réputée pour l’organisation de plongées en mer Rouge. Un coup de vent annoncé nous bloque ici pour 3 jours. L’ancre Cobra et 80 mètres de chaîne encaissent le clapot et les 30 noeuds de vent.
Ce contre temps aura eu le mérite d’accélérer notre remontée vers Suez. Mais nous constatons un durcissement des règles de débarquement. Tous les ports de Méditerranée ferment leurs portes , parfois mitraillettes au poing ( Turquie, Espagne) comme le racontent un plaisancier sur red Sea passage. Nous appellerons, via l’iridium, une cellule consulaire qui négociera pour nous une autorisation de mouillage.
En d’autres circonstances il faudrait rester plus longtemps au Soudan et explorer les mouillages sauvages de cette côte.. Le catamaran Zara nous parle du mouillage magique de Massawaoua côtoyant les dromadaires et le désert.

Arrivée à Suez le 3 avril
Nous avons mouillé de nuit dans la zone d’attente « whisky one ». Le lendemain, capitaine Ibi , figure locale des agents, nous attendait à la marina de Suez, au tout début du canal. En fait nous serons sur bouée et bien sûr interdit de débarquement. Kakac le boy de la marina est jeune,jovial et obséquieux; cela amoindri l’abus évident des tarifs du port et le prix spécial étranger des vivres. Le prix du fuel local est de 55cents pour les locaux et 1.40 pour nous, de quoi booster les affaires officieuses, mais nous n’avons pas le choix. Cette escale est bruyante, seul le ballet des monstrueux cargos montant et descendant cassent la routine de l’escale. Pendant covid les affaires continuent.
Demain dès l’aube, un pilote nous accompagnera vers l’étape suivante plus proche de la Méditerranée.Petit contre-temps pour relevé la Fortress de secours et oter un énorme plastique coincée sur l'hélice,Gérard plonge sans hésiter, chapeau!
Arrivée le 6 avril à Ismaïlia. Une vraie marina ça existe ? Par contre, pour cause de covid, nous sommes parqués, voire captifs dans cette endroit . 8 bateaux de plaisance sont ici. Les dames ont organisé des séances de gymnastique à 16.30. Les hommes préparent les bateaux pour la Méditerranée et discutent d’options météo compliquées en ce printemps.
Un voilier voisin a commandé des vivres par une personne extérieure à la marina, à la livraison, le manager du port impose le double du prix initial. Une délégation rencontrera le manager du port, sans succès notables.Raisons invoquées, le prix est conforme à l’Europe, et dans ces temps de crise il faut payer les salaires des employés.! Si vous n’êtes content vous pouvez partir...La situation de certains bateaux est difficile, notamment les non-européens , contraints de rester, et pour ainsi dire, rackettés. L’Egypte est souveraine sur son sol, mais si elle veut implanter la plaisance en mer Rouge il faudra qu’elle montre plus de transparence dans ses tarifs...
Les réseaux sociaux aideront à bien choisir ses escales....
Gérard étudie finement la météo en Méditerranée et un créneau inhabituel portant se profile pour un départ samedi 8 avril. Notre objectif est alors de joindre directement la France à Sète,où le chantier navibois nous accueillerait exceptionnellement . Nous avons alors abandonné Leros au vue des différentes mesures de fermetures des frontières.
Le dernier tronçon du canal se passe sans anicroche mis à part un blocage de 2 heures du à des travaux de pipeline et dont le pilote n’était pas informé. ..
Puis c’est la Méditerranée autant dire presque chez nous..
La météo au sortir de l’Égypte est surprenante, nous commençons par 4 jours de moteur où l’on bénit les 700 l de réservoir.
L’allocution du 13 02 de E. Macron prévoyant un prolongement du confinement en France jusqu’au 11 mai nous incite à réviser nos plans. À quoi bon arriver à Sète rapidement si l’infrastructure de transport pour rejoindre nos foyers, près de Grenoble est bloquée ? Nous ferons donc escale en Malte.
Nous arrivons le 20 avril à La Valette après cinq nuits à la barre. Nous ne sommes pas les bienvenus car nous n’avons pas annoncé notre escale forcée.Notre pilote est en panne suite à un coup de vent de 30 nds qui a malmener équipage et bateau pendant une nuit . Cette Méditerranée reste fidèle à sa réputation et il est tôt dans la saison . Le capitaine a téléchargé la carte navionic de la région sur tablette, beaucoup moins pratique que Max Sea. Des balises non éclairées et un zoom mal maîtrisé nous ont conduit dans un parc à poissons. Notre quille de trois mètres s’est prise dans un énorme bout et nous restons captif du piège par 30 nds de vent jusqu’à l’arrivée du bateau de la société d’élevage qui met un plongeur à l’eau pour sectionner le cordage et nous guider vers l’extérieur. Je vous passe le détail des négociations pour dédommagement de l’éleveur. Il est cependant inadmissible que ces installations soient placés sur des routes si fréquentes entre une zone de mouillage cargos et la côte... Méfiance de rigueur à l’avenir.
De plus, il a fallu une dérogation et l’aide du consul pour rentrer à La Valette, également fermé pour cause de corona. On nous installe malgré tout dans la magnifique marina du centre ville en imposant zéro interaction avec les locaux... Cette contrainte complique notre approvisionnement car la marina fait du zèle et ne nous délivre aucun service pour un tarif initial journalier de 230 euros. Nous sommes là pour faire du fuel , réparer le pilote alors comment faire ? Nous commençons à regretter cette escale forcée.Nos demandes officieuses nous font rencontrer un chipchandler local qui nous aidera à nous réapprovisionner en fuel par dingy et nous trouvera l’huile spécifique du pilote.
A ce stade nous voudrions remercier le consul de France à Malte qui nous a suivi et soutenu dans nos démarches avec les autorités locales. C’est dans ces moments là qu’on reconnaît toutes l’importance de la diplomatie française à l’étranger. Déjà en Égypte elle avait été d’un certain secours...
Nous envisageons alors de refaire escale en Sicile où Sardaigne , moins tatillonne à ce jour,pour faire un nouveau saut de puces entre deux fenêtres météo favorables. Ce périple Méditerranéen s’apparente de plus en plus à une odyssée...
Nous partons donc le 25 avril après de laborieuses démarches avec la marina. Malte est européennes mais tiraillée entre , sa position géographique facilitant l’immigration, la mafia ( sic) et cette année, covid. Le médecin nous ausculte du quai pour déclarer que tout est ok. !!
Durant ce périple Nous aurons tout eu vis à vis des contrôles sanitaires : de rien, à médecin habillé comme cosmonaute à Djibouti !
Nous débattons sur les différences culturelles des formalités. En Egypte cela parait hyper contrôlé mais on nous a remis des reçus de clearance erronés, alors à quoi sert cette bureaucratie. Par contre moyennant des arrangements, on peut arriver à négocier des dérogations..À La marina de la Valette Malte, l’européenne, c’est à dire un peu chez nous, l’administration tatillonne est lourde , obtuse sans système D.
Les services d’un agent simplifie parait il les démarches. Un agent en Afrique , Suez, panama, soit, mais en Europe...
Je prends conscience de la très relative liberté des voileux autour du monde. Au secours Gerbault, Toumelin, Moitessier, Damien..,
Par ailleurs je m’interroge sur l’irrationalité en tant de crise. Certes, à fin avril, nous en sommes déjà à 150 000 morts dans le monde. D’où vient la menace ? Sûrement pas des voiliers qui comme nous, confinent de fait , durant leur traversée. Nous avions plus à craindre des terriens que l’inverse. En même temps sont ancrées dans la mémoire collective , les grandes épidémies apportées par la mer, les bateaux et l’étranger. Combien de quartiers portuaires s’appellent ´´ la quarantaine ´’.Et je ne parle pas de l’exploitation idéologique que certains en firent, en font, en feront. Les usages ont cependant changé, c’est désormais par l’avion ou la terre que les transports d’hommes se font en majorité.

En France il est question d’un déconfinement progressif à partir du 11 mai.
En sud Sardaigne le 28 avril , après trois nuits de navigation, c’est cette fois la finanzziara qui monte à bord avant notre mouillage . Mais stoïques, nous nous rapprochons de la France et du confinement à la mode de chez nous. Ces tracasseries font désormais partie de notre quotidien.
A la suite de problèmes moteur récurrents ( défaut d’alimentation gasoil sur un Nanni sensible) nous ferons 3 escales (teuleda etroit, Paloma large à voile) en Sardaigne dont à Carloforte désertée. Le 30 avril Accueil impeccable de la marina Sifredi en attendant nos pièces et un créneau météo. Un questionnaire covid de contrôle de circulation en ligne doit être rempli et nous sommes en ....quarantaine, encore. Le village est beau mais nous ne le verrons pas avant de repartir le 9 mai.L'Italie deconfine le 6 mai. Toutefois les sardes qui iraient sur le continent devraient faire 15 jours de quarantaine à l’arrivée puis 15 au retour, de quoi dissuader tout mouvement non professionnel...

Un créneau de vent d’ouest nous permet enfin de rallier Sète en trois jours. Une France qui deconfine progressivement et râle.
Pour ma part, ce périple était inespéré et je garderai de bons souvenirs de ces 7000 miles Sri Lanka/France . En terme d’escales et de rencontres et de navigation ce n’est sûrement pas le meilleur bassin. La crise du corona, inattendue, a singulièrement compliqué les choses et nuancé le bonheur d’être en mer. Des espaces de liberté, il y en eu, mais ils se méritent.
Je n'avais pas utilisé toutes ses nouvelles aides à la navigation et je me demande comment faire sans aujourd'hui: irridium, grib météo, portables, ordinateur de bord...
Mon rêve de bateau est assouvi, jusqu’à une prochaine opportunité...
A l’heure où j’écris, le monde reste en alerte, attend une deuxième vague d’infection, tente de tirer des enseignements positifs, socialement, économiquement.
Moi depuis mon retour dès que je me pose , je sens encore le tangage et le roulis au fond de mon corps. Combien de temps ?

L'équipage
12 juin 2020
12 juin 2020
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Merci pour ce beau compte-rendu. J'espère que vous avez pu voir les baleines qui migrent au large de Trincomalee et Batticaloa.


12 juin 2020
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Merci pour le partage !
J'aime beaucoup ton récit, ni trop court ni trop long, sobre et factuel.
Lu d'une traite... et relu pour les détails.


13 juin 2020
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Merci pour votre récit. Par certains noms et aspects on se remémore les livres de de Monfreid et on voit que certaines choses sont immuables.


13 juin 2020
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Je ne sais pas si ce fléau des agents va se développer un peu partout, mais il semble qu'ils sévissent de plus en plus. Entre les coins hors de prix, ceux remplis de monde, les endroits agressifs voire dangereux... va-t-on être obligés de ne naviguer que dans les glaces?


13 juin 2020
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Merci pour ce récit, ces mots et images si joliment achalandées, sans fioriture, et qui nous transportent efficacement dans ton aventure.


13 juin 2020
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Merci pour ton récit !
Quelle aventure, quelles galères administratives !
Sympa de partager, cela nous aura fait voyager un peu !


13 juin 2020
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En mer ce qu'il faut craindre c'est la terre. Au propre comme au figuré!
Merci pour ce très beau récit de votre navigation.


13 juin 2020
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Beau récit, ça fait du bien des histoires de voyage et de mer sur Heo 👍


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