...L'hiver approche. Alors remonte un souvenir, une ambiance, que je vous livre, amicalement.
La Vague
A nouveau plus de quarante nœuds. On s’y attendait, le bulletin météo de Conquet radio ne laissait guère de doutes quant à la suite des événements.
Il est treize heures, Christian a terminé son quart, il va monter à la sieste.
Pour l’instant il s’est campé devant la fenêtre du suroît.
« Six mètres à peu près, ça commence à déferler ! » Il essuie la buée qui s’est déposée sur les deux grands hublots et voile sa vision du Fromveur en colère.
Depuis les premiers jours de janvier les dépressions se succèdent avec une constance désespérante ; nous entrons dans notre septième semaine de mauvais temps.
Même l’image des vagues folles qui nous faisaient regretter de ne pas avoir de caméra à bord ne nous fait plus nous exclamer et nous lever de nos chaises pour les regarder filer dans le nordet après avoir brisé sur le phare.
L’humidité est partout ; notre pauvre chaudière archaïque n’y peut plus grand’ chose...
...Christian est monté se coucher, c’est encore là que l’on est le mieux dès que la chaleur animale a réussi à remonter en température l’habitacle étroit du lit clos. J’ai tenté, sans grand succès, de m’intéresser à une émission de radio racontant les diverses étapes permettant de transformer un paisible canard en animal malade dont le foie cirrhosé deviendra l’objet de rites religieux agaçants qui me font penser aux simagrées entourant l’usage du pinard, puis j’ai recalé le poste sur la gamme marine, feuilleté quelques vieilles revues… et suis retourné vers les hublots.
Cette fois c’est parti ! Cinquante nœuds, peu être même soixante, et surtout, des vagues dont l’attitude a changé.
Fini les bataillons bien rangés qui défilaient comme à la parade sous les confettis blancs de leurs panaches d’écume, maintenant la guerre est déclarée et ce sont les solitaires qui passent à l’attaque, les forces spéciales de la mer, les commandos !
Chacune d’elle en veut au phare et tentera de démontrer qu’elle est la meilleure !
Celle qui vient de se lever à l’instant, au-delà de Bannec, retient toute mon attention. Elle s’est lancée en soufflant vers notre tour, et je la regarde avancer, fasciné par tant d’inquiétante beauté.
Oeuvre unique, façonnée par le souffle de la tempête, je me dis que je suis le seul à la contempler et que personne ne la reverra jamais. Inestimable privilège…
Une… deux… trois fois, je pense qu’elle va s’écrouler, qu’elle n’arrivera pas jusqu’à nous, qu’elle est trop haute pour tenir encore debout !
Sa crête n’est qu’un rictus de bave haineuse, son ventre de plus en plus creux semble se durcir encore pour soutenir, au-delà des lois de la physique, la masse monstrueuse qui veut nous frapper.
Même Christian, que rien ne semble pourtant pouvoir effrayer, est incapable de regarder en face un tel monstre, de rester jusqu’au bout devant les hublots pourtant épais de plusieurs centimètres.
Il parie, jure que cette fois ci il ne bougera pas ! Mais rien n’y fait. L’instinct de survie est plus fort et au dernier moment, il s’écarte en jurant.
Justement il est redescendu, sa sieste gâchée par le vacarme et les infiltrations d’eau sous pression qui inondent le beau parquet de chêne de sa chambre.
« Tiens ! Regarde celle là », je lui dis.
Il se colle dans l’encoignure de fenêtre, prêt au duel…
-...
« La salope ! »
Il a encore perdu, il s’est jeté derrière le frigo !
Aussitôt passé le choc, alors que le bruit de vaisselle s’entrechoquant et le grincement des meubles s’atténuent, tout devient vert dans la cuisine et le grand silence de l’apnée s’installe pour une petite seconde. Les yeux écarquillés et la bouche ouverte pour évacuer la surpression, nous nous regardons comme deux poissons perdus.
Puis le niveau d’eau redescend et le fracas de la vague remplit l’espace qui nous sépare de Korn a Men, la roche voisine.
Tel un plongeur a bout de souffle, le phare émerge du bouillon, bien droit sur le Men Tensel, symbole de la forfanterie des hommes.
Là bas, derrière l’horizon, une autre vague s’est levée…
Kéréon. Février 74.
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