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Guerveur
Instant maritime. - 22-10-2007 13:56 -

...L'hiver approche. Alors remonte un souvenir, une ambiance, que je vous livre, amicalement.

La Vague

A nouveau plus de quarante nœuds. On s’y attendait, le bulletin météo de Conquet radio ne laissait guère de doutes quant à la suite des événements.
Il est treize heures, Christian a terminé son quart, il va monter à la sieste.
Pour l’instant il s’est campé devant la fenêtre du suroît.
« Six mètres à peu près, ça commence à déferler ! » Il essuie la buée qui s’est déposée sur les deux grands hublots et voile sa vision du Fromveur en colère.
Depuis les premiers jours de janvier les dépressions se succèdent avec une constance désespérante ; nous entrons dans notre septième semaine de mauvais temps.
Même l’image des vagues folles qui nous faisaient regretter de ne pas avoir de caméra à bord ne nous fait plus nous exclamer et nous lever de nos chaises pour les regarder filer dans le nordet après avoir brisé sur le phare.
L’humidité est partout ; notre pauvre chaudière archaïque n’y peut plus grand’ chose...

...Christian est monté se coucher, c’est encore là que l’on est le mieux dès que la chaleur animale a réussi à remonter en température l’habitacle étroit du lit clos. J’ai tenté, sans grand succès, de m’intéresser à une émission de radio racontant les diverses étapes permettant de transformer un paisible canard en animal malade dont le foie cirrhosé deviendra l’objet de rites religieux agaçants qui me font penser aux simagrées entourant l’usage du pinard, puis j’ai recalé le poste sur la gamme marine, feuilleté quelques vieilles revues… et suis retourné vers les hublots.
Cette fois c’est parti ! Cinquante nœuds, peu être même soixante, et surtout, des vagues dont l’attitude a changé.
Fini les bataillons bien rangés qui défilaient comme à la parade sous les confettis blancs de leurs panaches d’écume, maintenant la guerre est déclarée et ce sont les solitaires qui passent à l’attaque, les forces spéciales de la mer, les commandos !
Chacune d’elle en veut au phare et tentera de démontrer qu’elle est la meilleure !
Celle qui vient de se lever à l’instant, au-delà de Bannec, retient toute mon attention. Elle s’est lancée en soufflant vers notre tour, et je la regarde avancer, fasciné par tant d’inquiétante beauté.
Oeuvre unique, façonnée par le souffle de la tempête, je me dis que je suis le seul à la contempler et que personne ne la reverra jamais. Inestimable privilège…
Une… deux… trois fois, je pense qu’elle va s’écrouler, qu’elle n’arrivera pas jusqu’à nous, qu’elle est trop haute pour tenir encore debout !
Sa crête n’est qu’un rictus de bave haineuse, son ventre de plus en plus creux semble se durcir encore pour soutenir, au-delà des lois de la physique, la masse monstrueuse qui veut nous frapper.
Même Christian, que rien ne semble pourtant pouvoir effrayer, est incapable de regarder en face un tel monstre, de rester jusqu’au bout devant les hublots pourtant épais de plusieurs centimètres.
Il parie, jure que cette fois ci il ne bougera pas ! Mais rien n’y fait. L’instinct de survie est plus fort et au dernier moment, il s’écarte en jurant.
Justement il est redescendu, sa sieste gâchée par le vacarme et les infiltrations d’eau sous pression qui inondent le beau parquet de chêne de sa chambre.
« Tiens ! Regarde celle là », je lui dis.
Il se colle dans l’encoignure de fenêtre, prêt au duel…
-...
« La salope ! »
Il a encore perdu, il s’est jeté derrière le frigo !
Aussitôt passé le choc, alors que le bruit de vaisselle s’entrechoquant et le grincement des meubles s’atténuent, tout devient vert dans la cuisine et le grand silence de l’apnée s’installe pour une petite seconde. Les yeux écarquillés et la bouche ouverte pour évacuer la surpression, nous nous regardons comme deux poissons perdus.
Puis le niveau d’eau redescend et le fracas de la vague remplit l’espace qui nous sépare de Korn a Men, la roche voisine.
Tel un plongeur a bout de souffle, le phare émerge du bouillon, bien droit sur le Men Tensel, symbole de la forfanterie des hommes.
Là bas, derrière l’horizon, une autre vague s’est levée…

Kéréon. Février 74.
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Liste des contributions : (Résultats 1...20 sur un total de 49)
  Sans commentaire... - hi, le 22-10-2007 14:02
  et puis... - bruno L, le 22-10-2007 14:23
  Merci Bruno - Guerveur, le 22-10-2007 14:34
  Superbe! - Francois, le 22-10-2007 14:33
  Heu... - Guerveur, le 22-10-2007 14:36
  Mais - clarivoile, le 22-10-2007 14:39
  Perdu clarivoile ! - Guerveur, le 22-10-2007 14:43
  Ah - clarivoile, le 22-10-2007 16:25
  si bien écrit! - ponton, le 22-10-2007 14:50
  guerveur, - STP, le 22-10-2007 16:46
  Merci STP - Guerveur, le 22-10-2007 18:54
  Merci pour cette "nouvelle" - Vieil-Ours, le 22-10-2007 17:07
  Merci... - Guerveur, le 22-10-2007 18:59
  Aurais-tu connu - Gilou29, le 22-10-2007 17:14
  Abraham?? - clarivoile, le 22-10-2007 17:16
  Non, Gilou - Guerveur, le 22-10-2007 18:56
  ya pas - camyllou, le 22-10-2007 18:01
  super... - ATLAS., le 22-10-2007 18:40
  c'est - Geo, le 22-10-2007 18:42
  un seul mot... - moustique, le 22-10-2007 18:50
  le charme - ponton, le 22-10-2007 19:00
  Merci à vous tous - Guerveur, le 22-10-2007 19:05
  BRAVO !!!! - goudspide, le 22-10-2007 19:21
  C'est vrai, j'oubliais - Gilou29, le 22-10-2007 19:37
  je me dis que ... - seadog, le 22-10-2007 20:17
  Vraiment un très très bon texte - Francois, le 22-10-2007 20:27
  Non, Francois, tu ne déconnes pas... - Guerveur, le 22-10-2007 20:51
  Tout à fait! - Francois, le 22-10-2007 21:11
  Très chouette - Tinou, le 22-10-2007 21:09
  racontes..... - STP, le 22-10-2007 21:30
4 Justement... - Guerveur, le 22-10-2007 22:00
  merci, - STP, le 22-10-2007 22:06
  A te lire, - hi, le 22-10-2007 23:26
4 Merci à vous aussi. - Guerveur, le 23-10-2007 00:02
  superbe !! - ile de fustel, le 23-10-2007 21:48
  Un de mes rêves - tilikum, le 23-10-2007 02:08
  Merci Tili - Guerveur, le 23-10-2007 10:53
  une fois encore merci - moustique, le 23-10-2007 10:46
  Salut Moustique - Guerveur, le 23-10-2007 11:09
  Putain con - batelier de la vodka, le 23-10-2007 12:36
  J’en rougirais... - Guerveur, le 23-10-2007 12:57
  j'ai vécu 20 ans - batelier de la vodka, le 23-10-2007 15:10
  pas moi - goudspide, le 23-10-2007 13:18
2 Bien entendu, il y avait des moments de stress - Guerveur, le 23-10-2007 13:45
  peur retrospective - goudspide, le 23-10-2007 13:57
3 J'adore aussi les phares la nuit - Guerveur, le 23-10-2007 15:15
  Louis, il faut écrire un livre - moustique, le 23-10-2007 23:35
 

hi
Sans commentaire... - 22-10-2007 14:02 -

C'est furieusement beau...
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bruno L
 
et puis... - 22-10-2007 14:23 -

merci d'avoir été là, ce jour-là et les autres, pour tous les marins... :bravo:
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Guerveur
Merci Bruno - 22-10-2007 14:34 -

Ca c'est sympa, pour nous tous.
merci à toi aussi, hi.
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Francois

non inscrit
Superbe! - 22-10-2007 14:33 -

C'est de qui?
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Guerveur
Heu... - 22-10-2007 14:36 -

...de moi.
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clarivoile
Mais - 22-10-2007 14:39 -

Etais tu gardien de phare? ou est ce juste de l'imagination.

Je penche pour la deuxieme! Dans tous les cas c'est agreable a lire.
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Guerveur
Perdu clarivoile ! - 22-10-2007 14:43 -

... ta première hypothèse était bonne !
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clarivoile
Ah - 22-10-2007 16:25 -

en effet, bien perdu. Eh bien , en tous cas c'est bien ecrit et donc agreable a lire. Bravo.

c'est un joli coin, la-bas
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ponton
si bien écrit! - 22-10-2007 14:50 -

on s'y croirait!
un grand merci à tous ces hommes qui ont voué leur vie à la sécurité des marins.
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STP
guerveur, - 22-10-2007 16:46 -

Voir la photoje te propose cet avatar
(si ça marche)....
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Guerveur
Merci STP - 22-10-2007 18:54 -

Joli cadeau !
Ah j’en ai vu passer des bateaux depuis ce poste d’observation ! Le « rail d’Ouessant" n’existait pas alors, et on voyait défiler sous nos yeux des navires du monde entier.
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Vieil-Ours
 
Merci pour cette "nouvelle" - 22-10-2007 17:07 -

Merci Louis pour ce texte magnifique.

Tu vois si c'était l'extrait d'un livre, je l'achèterais tout de suite!

Bravo à toi, et toute mon admiration pour ton métier.

Alain

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Guerveur
Merci... - 22-10-2007 18:59 -

...Alain !
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Gilou29
 
Aurais-tu connu - 22-10-2007 17:14 -

Jean-Pierre Abraham ?
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clarivoile
Abraham?? - 22-10-2007 17:16 -

Oh! Il n'est pas si vieux que cela, Louis! Il n'a meme pas connu celui d'Alexandrie :-)
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Guerveur
Non, Gilou - 22-10-2007 18:56 -

Je ne l'ai pas connu, il était déjà parti lorsque j'ai comméncé (en 68)
Dommage, j'aurai bien aimé le rencontrer.
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camyllou
 
ya pas - 22-10-2007 18:01 -

on est bien tenu en haleine jusqu'au bout. Il y a des fois ou je me demande où sont les vrais écrivains pas ceux qui délayent pour faire le compte de pages d'un livre qui se vendra pourvu qu'il ait un bandeau sur la couverture.
je ne sais dire que "bravo"
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ATLAS.
 
super... - 22-10-2007 18:40 -

Merci pour ce court et bel écrit.
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Geo
 
c'est - 22-10-2007 18:42 -

jolis tout plein !!! merci :-)
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moustique

non inscrit
un seul mot... - 22-10-2007 18:50 -


superbe !

Quand on a un tel talent d'écriture et une telle force d'évocation, on ne peut garder ça pour soi .

sincèrement merci, de tout coeur...
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ponton
le charme - 22-10-2007 19:00 -

d'un si beau texte nous fait oublier l'usage des étoiles, c'est réparé pour moi
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Guerveur
Merci à vous tous - 22-10-2007 19:05 -

J'ai des problèmes de connexion (Grrrr!!!!) qui m'empêche de poster correctement.
Mais je suis très touché par vos commentaires.
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goudspide
 
BRAVO !!!! - 22-10-2007 19:21 -

:bravo:

quand on dis que ce forum est bourré de talent,

mois je suis sans talent mais des fois bourré quand même :-)

:pouce:
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Gilou29
 
C'est vrai, j'oubliais - 22-10-2007 19:37 -

ton texte est magnifique, félicitations !
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seadog
 
je me dis que ... - 22-10-2007 20:17 -

de plus en plus de phares sont automatisés et c'est regrettable.
super-récit en tout cas. j'ai eu l'impression de la voir, cette lame!
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Francois

non inscrit
Vraiment un très très bon texte - 22-10-2007 20:27 -

C'est curieux, mais j'ai l'impression de l'avoir déjà lu il y a 2-3 ans. Est-ce que tu ne l'aurais pas déjà publié autre part sur le web par hasard? Ou publié dans une revue de voile? Ou peut-être que je déconne tout simplement ...
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Guerveur
Non, Francois, tu ne déconnes pas... - 22-10-2007 20:51 -

...Ce texte ( et d'autres) a déjà été publié dans la lettre mensuelle de "Phareland", un site de passionnés de phares.
Mais j'avais envie de le mettre ici aussi et les réactions que je lis me disent que j'ai bien fait.
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Francois

non inscrit
Tout à fait! - 22-10-2007 21:11 -

Je me demande bien comment je suis "tombé" sur ton texte par le passé. Je ne suis pas spécialement un passioné de phares pourtant. C'est vrai que, à la longue, on visite tellement de sites ...

Si tu as d'autres textes comme ça, n'hésite pas!

A+
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Tinou
Très chouette - 22-10-2007 21:09 -

Vraiment super.
Ca fait toujours plaisir d'ouvrir HEO et de tomber sur des beaux textes comme celui-ci.
La surprise est là et le plaisir encore plus grand.
merci
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STP
racontes..... - 22-10-2007 21:30 -

encore.....
merci d'avance
et respect!
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Guerveur
Justement... - 22-10-2007 22:00 - 4Vote des Matelots

...à propos de l'avatar que tu m'offres, je t'invite dans la lanterne de Kéréon...

C’était un norvégien et c’était l’hiver. Un sale hiver bien dur où le vent, balayant l’Iroise sans discontinuer, avait pétri des vagues si hautes et si noires que la mer était devenue méconnaissable.
Et, ce dimanche, alors que nous allons nous attabler devant un pot- au- feu, une silhouette sombre se détache dans les déferlantes qui roulent entre Men Korn et chez nous.
JP est devant la gazinière, il m’appelle : « Viens donc voir un peu celui-ci, il est gonflé ! »
Depuis le début de la matinée deux cargos, et pas des petits, sont en relâche dans la baie du Stiff, attendant que le jusant ait fini de s’opposer au vent pour franchir le Fromveur.
Des cargos en relâche au Stiff, c’est plutôt rare !
Cela souligne l’état d’exceptionnelle démence de la mer en ce moment ; et là, voici qu’un caboteur, c'est-à-dire un cargo au moins deux fois plus petit que les deux qui s’abritent dans la baie, un caboteur, donc, a entrepris de passer !
Poussé par le courant, machine en avant toute, il défonce d’une étrave effrontée les montagnes liquides qui courent dans le Nordet du phare.
Lorsqu’il s’élève à la lame, nous montrant ses dessous dégoulinants avec une magnifique impudeur, nous ne pouvons qu’écarquiller les yeux devant le spectacle de son audace.

Le pot-au-feu attendra, nous décidons de monter jusqu’à la lanterne pour mieux suivre cette incroyable lutte du David Norvégien contre le Goliath Ouessantin!
Au passage dans la salle d’honneur nous mettons en chauffe notre radio, des fois que…
Depuis notre observatoire, à quarante mètres au dessus de l’eau, notre excitation devant la beauté sauvage de ce duel se transforme peu à peu en angoisse…
La taille des lames, et celle du bateau, sont particulièrement visibles d’ici.
Et il est clair que la mer est énorme et le bateau bien petit.
Pour nous il est déjà en danger, les tonnes d’eau qui s’abattent sur son pont doivent l’ébranler durement.
Pourtant le pire est à venir !
Il ne le sait peut être pas mais l’endroit le plus malsain du Fromveur par ce temps, c’est le passage, entre le phare et la terre, qu’il atteindra dans quelques minutes.
Il semble d’ailleurs s’en être rendu compte car il a ralenti, essayant ainsi d’atténuer la violence des impacts sur son étrave.
Mais ça ne suffit pas, le coefficient de marée est supérieur a cent et le courant l’entraîne à une vitesse excessive.
De surcroît le risque de se retrouver en travers est réel maintenant qu’il a diminué la puissance sur son hélice.
Les instructions nautiques expliquent que dans une telle situation la seule manœuvre à tenter est de mettre l’arrière dans le vent et de capeyer face au courant en attendant la renverse.
Encore faut il pouvoir faire demi tour !
Le tenter maintenant parait suicidaire ; continuer sa route tel qu’il le fait en ce moment n’est guère plus raisonnable, la mer est trop dure, quelque chose va casser sans tarder…


Les minutes s’écoulent, lourdes de tension ; il arrive maintenant dans le plus mauvais endroit du passage et la première lame dans laquelle il tape s’écroule sur son pont et le balaye intégralement avant d’exploser sur sa passerelle qui disparaît sous la vague.
Le choc qu’il vient d’encaisser a du être terrible, il est littéralement enseveli ; nous retenons nos respirations.
Il en ressort dégueulant de tous ses sabords une eau verte et lourde et s’ébroue comme un chien furieux.
Son étrave s’élève sur la vague suivante, la coque déjauge jusqu’au milieu de sa longueur, puis il bascule lentement en avant et va se planter avec une violence qui nous glace, dans le bas ventre du monstre qui s’est levé devant lui.
Cette fois il ne se relèvera pas, l’angle d’attaque est tel que ses panneaux de cales vont exploser !
Effectivement il continue de plonger tandis que l’arrière se dresse dans le ciel, de plus en plus haut, son hélice brassant l’air à une hauteur que nous avons du mal à estimer.

JP a dégringolé l’échelle pour descendre à la radio, convaincu qu’il va sancir, c'est-à-dire passer cul par-dessus tête; je reste, les yeux rivés aux jumelles…
Et, alors que je m’attends à le voir faire sa culbute mortelle, les centaines de tonnes d’acier de sa coque retombent sur le flan dans une gerbe d’eau fantastique !
Couché sur tribord, travers à la mer, c’est une épave que la troisième vague, qui se prépare à frapper maintenant, va rouler soigneusement afin d’achever le travail de destruction préparé par ses deux sœurs.
Mais on ne vient à bout de navires et de marins norvégiens aussi facilement, en trois vagues bien rangées et organisées…

La coque se redresse doucement, l’étrave commence à déraper vers le phare, tandis que sa cheminée se met à cracher rageusement une épaisse fumée noire !
Et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire il se retrouve presque à l’inverse de sa route précédente
Incroyable !
A la passerelle, non seulement il y a un homme vivant, mais celui ci a gardé assez de lucidité et de sang froid pour exploiter en une fraction de seconde l’opportunité offerte par la situation résultant de la cabriole insensée que vient de faire le bateau ; et cet homme manœuvre !
Il manœuvre bien !
Je frissonne d’une émotion glacée et je gueule ! …à faire pâlir de jalousie le meilleur, ou le pire, des supporters du PSG !
Il n’y avait qu’une manoeuvre possible, il n’y avait qu’une seconde pour la faire !...
…La troisième vague vient déferler presque tendrement sur le couronnement du bateau maintenant en route dans le bon sens, indifférente à l’arrogance effrayée du Norvégien qui lui montre son cul en crachant furieusement son épaisse fumée !
Les tueuses du Fromveur n’ont pas d’état d’âme, c’est sans doute en cela qu’elles sont le plus effrayantes….

…Le petit cargo atteindra presque tranquillement la baie du Stiff où il restera plusieurs jours, le temps de panser les plaies du corps et de l’esprit des hommes ; les plaies du vaillant navire, aussi.
Quant à nous, tout en dégustant notre pot-au-feu, nous commenterons, sans vergogne, mais sans forfanterie excessive non plus, l’avantage de notre situation qui permet de vivre au milieu d’une tempête, en sécurité et au sec devant une soupe chaude, spectateurs privilégiés au premier rang de l’arène où d’anonymes marins mènent, face à cette belle nature trop sauvage, des combats dont personne ne parle.

Dans deux jours ce sera la relève…
Alors nous guetterons avec un peu d’angoisse et nettement plus d’humilité, le terrain de jeu de nos voisines, les tueuses vertes !


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STP
merci, - 22-10-2007 22:06 -

encore....
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hi
A te lire, - 22-10-2007 23:26 -

j'ai le sentiment que, toi et tes collègues, avez gardé un peu plus que des phares...

Vous deviez vous sentir bien seuls, bien impuissants, face à ce spectacle.

Et pourtant, quelque chose me dit que si vous ne l'aviez pas regardé, ce cargo norvégien, les évènements auraient tourné autrement...

C'est peut être la force de tes histoires : racontées simplement, elles laissent entrevoir un univers loin des hommes, où le temps, le mouvement n'ont pas la même amplitude...

Oui, STP a raison, merci à toi de partager avec nous ces moments maritimes, inhumains, et si humains...
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Guerveur
Merci à vous aussi. - 23-10-2007 00:02 - 4Vote des Matelots

de me lire, de vous installer dans ces paysages, et ces émotions, de baigner un moment dans l'odeur obsédante de la mer qui imprégnait notre étrange monastère où le temps, comme tu le dis, avait cette autre amplitude que je ne retrouve que lorsque j'essaie d'écrire, de raconter...de témoigner, même, n'ayons pas peur des mots, puisque personne n'ira plus vivre là bas.
Et je ne peux m'empêcher de le regretter parce que humainement c'était intéressant.
Egoïste, sans doute, mais intéressant.
Bonne nuit à tous.

Allez!
Une dernière pour la nuit.
Où j'essaie de décrire pourquoi on était là.

La quasi – totalité des gens qui choisissaient de faire ce métier (mais c’était aussi un choix de vie, je l’admets) vous diront qu’ils l’ont fait simplement pour gagner leur pain.
Ensuite, installés là haut, l’essentiel de ce qu’ils auront vécu restera enfoui dans l’épaisseur trouble de la célèbre pudeur des gens de mer.
A chacun de déchiffrer sous l’âpre rusticité qui enrobe souvent le discours, ou dans les artifices de langage dont certains –j’en fais partie- abusent ; à chacun donc de déchiffrer dans les rares confidences à ce sujet, la dimension spirituelle de l’aventure.
Car elle est fondamentale et c’est elle qui imprègne essentiellement mon souvenir.
Dans un témoignage publié dans la lettre mensuelle du site « Phareland » je disais :
« Ancré à son rocher, notre vaisseau de pierre subit tout autant les assauts de la mer mais il ne peut s’échapper vers un abri même lorsque les éléments atteignent la démesure. Souvent nous trouvons là haut, sur la galerie, du goémon arraché à la roche et déposé par une tueuse en maraude, quarante cinq mètre au dessus du Fromveur. Parfois nous ramassons aussi des berniques, coquilles fracassées par le monstre vert et déposées au sommet de la tour, comme un avertissement. »
Et nous en avons trouvés au sommet du phare, coincés sous les cuves à eau ou dans les gouttières de la lanterne, particulièrement durant l’hiver sauvage de 73/74. !
Pendant presque deux mois les coups de vents ont succédé aux tempêtes qui s’ingénièrent à combler soigneusement les intervalles entre les deux ou trois « force 12 » que cet hiver nous offrit.
Et au début de février la mer ne ressemblait plus à rien de connu…
Notre univers était sens dessus dessous ; on disait alors en riant que notre monde était « chanversé » !

Je considère que j’ai eu une chance inouïe de vivre ces événements dans une tour de mer.
Depuis le sommet du phare nous apercevions dans les creux de houle des rochers que personne avant nous n’avait vu. C’est du moins ce que nous nous disions.
Jour et nuit l’océan habitait nos têtes, nous dormions en tranches courtes, entre deux chocs qui ébranlaient notre habitat vertical.

Et, comme des gosses épuisés devant le numéro d’un artiste refusant d’arrêter son spectacle, anesthésiés, drogués de beauté sauvage et de violence, hirsutes et barbus, assourdis du fracas incessant des vagues, nous traînions dans une étrange fatigue heureuse notre complicité silencieuse jusqu’à des sommets inconnus de l’amitié.

Parce que nous vivions heureux au milieu des tempêtes, spectateurs privilégiés du grand théâtre de la nature et acteurs anonymes de la solidarité maritime.
Attachés, plus que nous ne l’aurions jamais avoué, à ce que la lumière du phare reste en ces moments dantesques pour les marins, le chaleureux clin d’oeil de la fraternité des peuples de la mer.
Cela s’appelle sans doute l’harmonie…
Elle ne se décrétait pas intellectuellement, elle était aussi naturelle que les éléments qui nous entouraient.
Ce qui ne veut pas dire que cet équilibre fut inné.
Le corps, d’abord, avait du s’accoutumer au froid et à l’humidité, aux bruits et aux chocs, tandis que l’esprit avait atteint la pleine acceptation de cette vie.
Et parce que nous nous sentions à notre place dans l’instant vécu, nulle notion de futur ne venait troubler notre équilibre.

Bien sûr nous n’étions pas insensible au froid, à l’humidité et encore moins aux entrées d’eau sous pression qui parvenaient à égratigner pour un instant la confiance que l’on avait en notre abri de granit.
Elles entamaient surtout notre euphorie béate en nous imposant de longues heures de colmatage, d’essorage et de nettoyage.
Car nous n’aimions pas que la mer franchisse trop souvent la frontière de notre univers et s’invite en notre intérieur, salopant le bel ordonnancement de notre vie…
Elle le faisait, cependant, et nous devions accepter qu’elle le fasse, comme si son rôle eût été de dire que notre présence n’était pas si naturelle que nous le prétendions !
On pestait alors ! On râlait ! Insultant grossièrement l’orgueilleuse mégère au visage cruel et laid dont on avait admiré la beauté sauvage cinq minutes plus tôt.
Irrationnelle attitude, vacillant sans transition et sans cesse de l’amour à la haine, de la complaisance incestueuse à la rage naturelle qui en découle.
Je n’ai aucune explication raisonnable à ce rapport étrange mais je vous suggère de lire, si ce n’est déjà fait, l’excellent « besoin de mer » d’Hervé Hamon.
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ile de fustel
superbe !! - 23-10-2007 21:48 -

frissons ! merci Guerveur !
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tilikum
Un de mes rêves - 23-10-2007 02:08 -

lorsque j'étais jeune a été d'être gardien de phare... cela ne c'est pas réalisé car je suis arrivé une génération trop tard.

Je l'ai un peu regretté, mais à lire ces superbes lignes... je le regrette encore plus ! ;-)

_/)
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Guerveur
Merci Tili - 23-10-2007 10:53 -

On en parlera peut être autour d'un verre lorsque nous aurons traversé (dans 3 ans sans doute)
Et bravo pour ton site très utile et très sympa.
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moustique

non inscrit
une fois encore merci - 23-10-2007 10:46 -

Pour le superbe texte que tu nous as offert.

La lecture du "cargo norvégien" m'a fait encore plus prendre conscience du rôle de veilleurs qu'avaient les gardiens de phares, en plus de celui d'"allumeurs de lanternes".

La technologie ne remplacera pas la présence humaine.

on m'a récemment dit qu'aux USA la politique était de remettre des gardiens dans les phares automatisés.

Est-ce vrai ? Et si oui, en est-il question en France ?
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Guerveur
Salut Moustique - 23-10-2007 11:09 -

Cette "info" circule depuis des lustres, elle était même un argument que nous avancions pour défendre notre métier lorsqu'il restait encore un peu d'espoir.
La réalité est que les américains ont remis des gens dans les phares, mais ce ne sont pas des gardiens, ce sont des clients (payants, donc) qui occupent les locaux d'habitation pour un week end une semaine ou un mois. ( l’argument essentiel n’est pas la sécurité mais la protection contre le vandalisme)
Les anglais, Irlandais Ecossais, font ça aussi, Ces locations concernent uniquement les phares à terre. Et je n'y vois rien de choquant en ce sens que les revenus dégagés permettent d'entretenir les phares.
Il y a en France une ou deux associations qui essaient de monter un truc comme ça mais ils ont du mal à avancer face à l’impitoyable et anonyme bête qu’est l’ « administration ».
Tandis que les phares, eux, se dégradent de plus en plus et dans ces tours abandonnées et pourries, même nos fantômes sont moisis.

Bonne journée.
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batelier de la vodka
 
Putain con - 23-10-2007 12:36 -

que c'est bien ecrit

:lavache:

:bravo::bravo::bravo:
:bravo::bravo::bravo:
:bravo::bravo::bravo:
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Guerveur
J’en rougirais... - 23-10-2007 12:57 -

…si les grands vents d’Iroise, à moins que ce soient les embruns de beaujolais, n’avaient déjà teinté mon faciès de vieux gardien.
Merci Vincent !
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batelier de la vodka
 
j'ai vécu 20 ans - 23-10-2007 15:10 -

au pied du phare des baleines, et à part 1 gardien qui mettait des bateaux en bouteille :bravo: je n'ai pas vu beaucoup d'artistes ou de poètes ;-)

j'adore lire, je m'essaie aussi à l'écriture, mais là je ne t'arrive pas à la cheville

sincèrement :bravo:
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goudspide
 
pas moi - 23-10-2007 13:18 -

je ne sais pas si j'aurai supporté cette ambiance, car en fait on est prisonnier des évènements,

dire que j'aurai préféré être sur le bateau norvégien, peut être pas, mais au moins on peut essayer de faire quelque chose,

là on est prisonnier, spectateur , mais pieds et mains liés , attaché à la solidité de l'édifice, il y a des phares qui n'ont pas tenu,

alors cette contemplation passive, je ne sais pas , comme vivre dans un sous marin non plus d'ailleurs

peut être que l'on apprivoise tout doucement l'édifice, on arrive à tester sa solidité au fur et à mesure des tempêtes plus ou moins forte, mais on ne peut s'empêcher de se dire et si cette vague énorme ne sera celle de trop ???

bien sur avec des si, les choses sont possibles ou pas, mais tout de même, c'est rester à la fenêtre quand il y a un très gros orage et que la foudre tombe partout, est ce que le prochain ne va pas tomber sur la maison,

il faut saluer ces écrit bien évidemment, mais aussi ceux qui ont construit ces phares, car souvent parti d'un cailloux à peine immergé qqe heures par jour ils ont élevé ces édifices en payant le prix fort souvent, et aujourd'hui ces phares sont encore debout, et quand on voit l'entretient qui y est fait on ne peut que le considérer comme superficiel par rapport à la solidité de l'édifice,

bravo et chapeau bas à toutes ces personnes, constructeurs, veilleurs....

merci encore de nous l'avor fait partager
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Guerveur
Bien entendu, il y avait des moments de stress - 23-10-2007 13:45 - 2Vote des Matelots

...assez forts.
Les hublots de la cuisine, en particulier, nous inquiétaient lorsque nous étions submergés, noyés dans un vert profond d’aquarium s’il faisait jour lorsque la vague nous submergeait.
…S’il faisait nuit, seul l’étonnant silence de l’apnée, intermède inquiétant dans l’ambiance du moment, nous indiquait que nous étions sous l’eau.

Ces hublots avaient éclatés quelques années auparavant, causant des dégâts considérables et nous n’aimions pas trop ces plongées qui amenaient les ouvertures à subir des pressions colossales !
Lorsque nous trouvions des rambardes pliées à 90°, ou un treuil écrasé le long de la muraille, nous avions du mal à comprendre que les hublots puissent être encore intacts…

Des années plus tard, c’était en décembre 89 et je n’étais plus là depuis un bon moment déjà, ces hublots furent projetés avec la plaque de bronze sur laquelle ils étaient montés, dans la cuisine, ravageant l’ameublement en chêne.
Le fameux frigo derrière lequel nous nous réfugiions lorsque éclatait une vague, fut emporté et traversa la pièce pour disparaître par la fenêtre d’en face, explosée elle aussi.
Même la gazinière, pourtant installée dans une encoignure de la muraille fut engloutie.
Les placards furent vidés de leur contenu qui disparut aussi.
Là haut, à l’abri derrière la lanterne et boulonnées dans deux colliers d’acier, les bouteilles de gaz furent enlevées, nul ne peut expliquer comment, tandis que dix sept vitres de la lanterne éclataient dans la même vague !

Les fenêtres des chambres et de la salle d’honneur cédèrent aussi.
Seule la porte d’entrée résista, et le phare commença à se remplir d’eau par toutes ces ouvertures béantes.

Ils réussirent à maintenir le feu en service en colmatant une partie des brèches de la lanterne.
Assis sur la dernière marche de l’escalier à l’entrée de la salle des machines, ayant fait tout ce qu’ils pouvaient faire, crevant de soif après ces heures de bagarres intenses - mais les cuves ayant été submergées, il n’y avait plus d’eau potable à bord - Paulo et Jean-Pierre attendaient en grelottant… Leurs vêtements de rechange rangés dans les placards des chambres avaient été noyés ou enlevés avec la literie.
« On a essayé de rigoler un peu, mais le cœur n’y était pas. La situation était vraiment grave et, même si nous ne le disions pas, nous attendions que le phare s’écroule» me confiera Jean-Pierre deux ans plus tard à l’occasion d’une formation que nous faisions ensemble et où notre vieille complicité retrouva ses automatismes avant même que nous nous soyons dit bonjour.
Les jeunes contrôleurs qui nous accompagnaient se souviennent sans doute de l’ambiance surréaliste qui planait dans la salle lorsque nous échangions, dans des codes qui leur seront toujours imperméables, des commentaires sur cette électronique qui nous était présentée comme la panacée…

Un ferry qui capeyait quelque part dans l’Est du phare, avec 300 passagers à bord, fut bien content que Kéréon ne s’éteignit pas cette nuit-là car une vague ayant explosé sa passerelle, noyant son électronique, il ne lui restait rien d’autre que les phares pour se caler dans sa position de survie…

Lorsque l’eau à l’intérieur du phare, atteignit le niveau de la cuisine, la porte d’entrée céda sous la pression et le phare se vida.
.
Au matin ils réussirent à gréer une antenne de secours avec du câble récupéré je ne sais plus où, qu’ils réussirent au prix d’incroyables acrobaties à tendre entre la salle d’honneur et la cuisine, et annoncèrent à 8h10, heure légale de la vacation radio avec le service à terre, qu’ils avaient des besoins urgents d’eau, de vivres et de matériel divers.
Leur interlocuteur répondit qu’il verrait ça lundi (on était samedi), parce qu’il avait d’autres chats à fouetter et ajouta en guise de conclusion : « Ici nous avons eu une tempête, je ne sais pas si vous le savez ! »

Jean-Pierre, après avoir survécu à un océan en furie, se trouvait maintenant face à un ennemi plus redoutable encore : un fonctionnaire de l’Equipement détestant les gardiens de phare !
Je vous fais grâce des détails car l’affaire s’arrangea dans les heures suivantes, le patron ayant été prévenu.
Et l’éminent petit chef qui n’aimait pas les gardiens fut un peu plus tard invité à aller exercer ses talents dans un service où on n’en trouvait pas !
La sécurité civile hélitreuilla dans l’après-midi, deux agents du centre de Brest, anciens des tours de mer, en renfort de nos amis trempés et épuisés.
On leur proposa de descendre, ils refusèrent.
Le mardi suivant Paulo rejoignit la terre, c’était son tour, Jean-Pierre resta finir sa quinzaine.
Ils eurent beaucoup de boulot, on l’imagine facilement…
Et les hublots de la cuisine furent murés à jamais…
C’est ce qui incitera Jean-Pierre à quitter le phare l’année suivante
« Kéréon, sans ses hublots sur le Fromveur, n’est plus Kéréon ! Rien ne sera plus comme avant….et puis notre vieille cafetière avait disparu dans la bagarre, tu comprends ? »
Oui, Jean-Pierre, je comprends…


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goudspide
 
peur retrospective - 23-10-2007 13:57 -

pour certain; mais vécu par d'autre,

ça tiens à peu de chose, ne pas être sur le chemin du frigo,

quand au petit fonctionnaire, bah, il y en a , comme partout aujourd'hui

quand je navigue, j'adore la nuit pour les phares , et j'ai toujours des pensées pleines de respects pour les phares , sémaphores, enfin sur ceux qui nous ont veillés et veillent encore pour que notre plaisir n'est jamais le gout salé

;-)
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Guerveur
J'adore aussi les phares la nuit - 23-10-2007 15:15 - 3Vote des Matelots

Quant tu rentres de Galice, par exemple, et que soudain tu vois au dessus de l'horizon le balai de Goulphar, tu as une pensée émue pour ceux qui ont eu la volonté de construire ces tours de lumière.
...et une pensée plus vacharde pour ceux qui veulent les éteindre !
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moustique

non inscrit
Louis, il faut écrire un livre - 23-10-2007 23:35 -

peut-être est-ce déjà fait ? Auquel cas je ne suis pas pardonnable de ne pas l'avoir déjà lu...

Si ce n'est pas le cas, quand des histoires, des anecdotes, des témoignages passionnants sont servis par une superbe plume et un talent évident, c'est naturellement qu'il conviendrait de faire savourer ces textes au plus grand nombre.

Ce serait aussi un devoir de mémoire vis à vis d'un métier d'hommes maintenant disparu...

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