premier coup de vent
Tim a raconté sa sortie hivernale, voici quelque temps.
Il est question ici de son premier coup de vent...
"Tim repensa à une sortie qu’ils avaient faite, avec son premier bateau. C’était l’époque de ses débuts, où l’inexpérience génère l’inconscience. Mais celle aussi inévitable qu’indispensable, qui seule permet de progresser.
Ils étaient partis à quatre, avec son copain Hervé et sa femme. Une virée de quelques jours, le temps d’aller aux îles et de rentrer. 
Une longue houle avait accompagné leur premier trajet, tandis que les vents descendaient. Leur séjour fut noyé dans les trombes d’eau, et les fils électriques miaulaient sous les rafales, dans les rues de la petite bourgade.
Le lendemain matin, les vents avaient virés, en prenant une puissance accrue. Mais le ciel s’était dégagé ; un soleil clair brillait entre les nuages éclatants de blancheur, surplombant quelques traînées noirâtres, reste du coup d’ouest.
Un voilier était rentré dans le port, démâté. Deux autres venaient de partir, équipage harnaché, voile au bas-ris. Mais la plupart restaient à quai.
Tim se tenait au bout de la jetée. Hervé à ses côtés tentait vainement d’allumer une pipe.
- Tu sais, dit celui-ci, je sais pas si on va pas faire une connerie…
Tim regardait la mer, verte, ponctuée à l’infini de gros points d’écume blanche. Il respirait à pleins poumons l’air âpre et iodé du large.
- Ecoute, vieux, répondit-il enfin, si on n’y va pas maintenant, on ne sortira jamais.
Il aimait bien Hervé, ses histoires éculées et son allure de vieux loup de mer. Mais il savait aussi sa propension aux tempêtes de bistrot, et son faible goût pour la brise.
Les dés étaient jetés, et ils partirent. Sitôt passé le môle, Tim prit conscience de l’ampleur des lames et de la force du vent. Avant de sortir, ils avaient roulé la grand’voile à mi-mât, et envoyé le plus petit foc, mais ces deux bouts de toile suffisaient à faire gîter le bateau jusqu’à mettre le plat-bord dans l’eau.
Tim était à la barre, s’appliquant à négocier les plus fortes vagues. De temps à autre, une crête s’écroulait en grondant, laissant derrière elle un tapis de bave blanche. Il constata qu'elles déferlaient après leur sillage, ou bien avant, jamais sur eux, sauf ...
Sauf quand il faut obligé de pointer carrément l'étrave vers la menace qui s'approchait, plus forte, plus haute que les autres.
- accrochez-vous, cria-t-il, celle-ci est pour nous...
Il vit l'eau vitreuse qui les dominait. Le bateau sembla se suspendre à un fil invisible, puis bascula de l'autre côté de la lame qui s'effondrait juste derrière eux.
Tim n’aurait laissé sa place pour rien au monde. Il apprenait à chaque moment, fasciné par ces éléments avec lesquels il tentait de composer. Une sorte de joie sauvage lui imprégnait les sens, la même qu’il avait ressentie lors de son coup de foudre, sa première sortie.
L’équipage était loin de partager ses sentiments. Le couple d’amis, capuches de cirés rabattus, n’avait pas dit un mot depuis le départ. Quant à sa femme, des larmes coulaient sur son visage tendu.
- Tu sais, voulut-il la rassurer, le plus gros est passé. La mer semble moins forte.
Il se garda d’ajouter qu’il estimait encore à une bonne heure le moment de leur arrivée au port.
Elle éclata en sanglots. Les deux autres regardèrent Tim, sans rien dire, puis reprirent leur attitude frileuse. "

