Curlew , Tim & Pauline
ou l'histoire des 35 ans de vagabondage de Tim et Pauline Carr, sujets britanniques , à bord de Curlew, un voilier devenu mythique en Angleterre. Une longue route où le trajet, mais aussi la manière sont également remarquables.

L’histoire débute à Falmouth , en 1898. C’est en effet cette année-là qu’est lancé Curlew, un yawl de 28 pieds, destiné à rejoindre " The Falmouth quay punt fleet " , la prestigieuse flotte des voiliers-pilotes basés à Falmouth. Ils sont à ce moment-là une quarantaine à s‘élancer, quelque soit le temps, été comme hiver, face aux vents d’ouest, face à la houle atlantique, pour aller à la rencontre des grands voiliers trans-océaniques, et leur proposer leur service : les guider au milieu des nombreux pièges de la Manche, mais aussi rester à leur service pour effectuer de menus travaux, comme le transbordement de passagers et de marchandises.
Un travail exposé, souvent difficile et rendu possible grâce au caractère "trempé " des marins mais également grâce aux qualités marines évidentes de leurs embarcations. Ces yawls sont peut-être ce que l’on fit de mieux en construction navale traditionnelle, le résultat de plusieurs siècles de lente évolution, de recherches parfois intuitives. Cela donne des voiliers robustes, rapides, maniables, terriblement marins et ( ce n’est pas un hasard ) élégants.
Quant à Frank Jones, premier propriétaire et capitaine de Curlew, il a effectivement un caractère plutôt trempé. On pourrait même dire qu’il a bons pieds, bon oeil. Oeil au singulier car il a perdu le second lors d’une mutinerie sur un trois mâts qui l’emmenait en Australie ! Mais c’est aussi un excellent marin et il gardera Curlew jusqu’en 1936. D’abord comme voilier pilote, puis à partir de 1915 comme voilier de pêche ( c’est à dire après l’apparition des bateaux pilotes à moteur ). Ce qui ne l’empêche pas, les jours de congé, et juste " pour faire autre chose " , de participer aux premières régates dans la baie de Falmouth.
A partir de 1936, Curlew change de statut : de voilier de travail il devient voilier de croisière et change plusieurs fois de propriétaires. Et c’est en 1967, au fond du port de Malte, que Tim et Pauline découvrent Curlew, abandonné et dans un état pitoyable. Tim est charpentier de marine ; il connaît ce type de bateau et commence à en faire un examen approfondi, dont il sortira étonné et ravi : malgré son âge ( elle va alors sur ses 70 ans ) la coque est tout à fait saine ! Ils achètent Curlew et commencent sa rénovation : nouvelles voiles, nouvel haubanage ( c’est maintenant un cotre ), chaînes et ancres supplémentaires, réfection générale.

Tim et Pauline sont jeunes, pas très fortunés, et très amoureux. Et s’ils cherchaient un projet pour nourrir leur toute nouvelle relation, Curlew arrive à point nommé. Ils connaissent la réputation de solidité, les qualités hautement marines du bateau, et lui font confiance : à trois ils peuvent partir découvrir le monde...
Mais s’ils ont pleinement conscience de tous les plaisirs qu’apportera la navigation sur un bateau en bois, ils savent également que cela implique un engagement, une écoute, une attention toute particulière. Et c’est d’autant plus vrai qu’ils ont décidé de naviguer à la voile pure : Curlew n’a jamais eu de moteur et n’en aura jamais !
Le plus remarquable étant peut-être qu’en 35 ans de vagabondage qui les emmènera jusqu’aux coins les plus reculés de la planète, jamais ils ne mettront en doute l’exceptionnelle et rassurante solidité de leur bateau, ni leur choix difficile mais oh combien enrichissant de naviguer uniquement à la voile.
Et c’est au printemps 1968 que Curlew quitte Malte en déployant ses toutes nouvelles ailes ( curlew est le nom d’un oiseau : le coulis cendré ). Tim et Pauline ont le temps : ils vont musarder durant quatre années en Méditerranée, avant de se retrouver à Gibraltar, puis au Cap vert, avec en face d’eux l’océan à traverser.Le GPS n’existe pas encore ; ils n’ont à bord aucun instrument électronique et traversent donc en se positionnant au sextant. Aidé à la barre par un très bon régulateur d’allure Aries.
D’autres traversées vont suivre : Panama-Hawaii, puis Hawaii-Polynésie. Là, sous les cocotiers ils croisent Bernard Moitessier. Ceux-là sont faits pour s’entendre, se comprendre. Et quand ils vont se quitter, Curlew aura à bord un nombre incalculable de chambres à air ! C’est en effet la nouvelle marotte de Bernard que Tim et Pauline adopte : tout ce qui bouge à bord et ne devrait pas bouger est freiné, retenu ou immobilisé par un morceau de chambre à air ( nb : et en plus c’est très efficace !).
Le voyage se poursuit lentement jusqu’en Nouvelle Zélande. Tim et Pauline découvrent là une formidable aire de navigation : pendant plusieurs années ils vont sillonner ( et toujours uniquement à la voile ) les mers peu faciles qui séparent la Nouvelle Zélande, l’Australie et la Tasmanie. Ils s’y plaisent, vivant chichement grâce à de petits boulots, se faisant de nombreux amis.
Et ce sont deux évènements marquants qui vont les inciter à continuer le voyage. D’abord un dramatique accident : un pécheur complètement ivre va heurter à pleine vitesse Curlew au mouillage. La violence du choc est extrême, les dégâts considérables, et Tim et Pauline croient un instant le bateau perdu. Mais ils ne manquent pas de ressource ni de courage et parviendront malgré tout à le sauver. Et puisque Curlew est en chantier, ils vont changer tous les bordés originaux en pitch pin pour en mettre des nouveaux en Kauri, un pin new zélandais. Ils vont également faire disparaître l’ "affreux " petit roof installé avant 1967 : le pont, maintenant flush-deck va retrouver son aspect original ; et sera doublé de contreplaqué marin. Enfin , l’ensemble coque-pont va être recouvert de quatre couches d’époxy. Le voilier va y gagner nettement en étanchéité, mais également en solidité.


Le deuxième évènement est beaucoup plus heureux. Ils sont en train de bricoler sur le pont dans le yacht club de Hobart, capitale de la Tasmanie, quand un imposant voilier en acier vient s’amarrer près d’eux. Ce bateau les intrigue : cabossé, il présente une ligne de flotaison réellement lacérée. C’est Damien II, avec à son bord Jérome Poncet, Sally (originaire de Tasmanie), et Dion, leur fils. Une longue et profonde amitié va naître entre les deux équipages ; et quand Jérome montre les superbes photos des voyages de Damien II dans le grand sud, particulièrement celles de la Géorgie du sud, Tim et Pauline se mettent à rêver… Pourraient-ils aller là où a été Damien II, avec ses tôles épaisses, son puissant moteur et ses 12 cm de matière isolante ?
Qu’importe ! Ils quittent la Nouvelle Zélande, traversent l’océan Indien, passent le cap de Bonne Espérance et remontent, sans se presser, l’océan Atlantique jusqu’à St Pierre et Miquelon, puis l’Islande. Ils passent le cercle artique, puis descendent vers l’Ecosse, l’Irlande, et enfin… Falmouth. Une sorte de retour aux sources pour Curlew, marqué par la visite surprise et pleine d’émotion d’Eric Jose, le petit fils du premier capitaine du voilier.

Mais l’Angleterre qu’ils re-découvrent les déçoit : ils repartent en mer et se dirigent maintenant vers le sud. Ils descendent jusqu'en Argentine, puis atteignent en 1992 la péninsule antarctique !
Même si cela fait ni chaud ni froid à Tim et Pauline, Curlew sera alors reconnu comme " le premier voilier sans moteur à avoir atteint l’Antarctique ". Mais ne pourrions-nous pas rajouter d’autres records : n’est-ce pas alors le plus petit ( rappelons-nous que c’est un 28 pieds, longueur de la coque 8,56m ), et aussi le plus ancien ( Curlew a 94 ans ) ?
Ils doivent repartir, et leur reviennent en mémoire les photos de Jérome Poncet. Après un bref passage aux Malouines et un slalom épique entre les icebergs dans une mer tempétueuse, ils arrivent finalement en Géorgie du Sud.


Située au-delà des cinquantièmes, l’île s’étire sur environ 95 miles de long pour 20 de large. Le relief y est très accidenté ( plusieurs sommets dépassent les 2500m ), les glaciers nombreux ( environ 150 !), et le rivage particulièrement découpé, offrant ainsi plusieurs mouillages très sûrs.
Curlew longe la côte est de l’île; un décor somptueux défile à tribord.
Et à chaque halte ils découvrent l’incroyable intensité de la vie animale. Ne trouvant en Antarctique que peu de terre dégelée, même en été, mammifères et oiseaux viennent ici pour se reproduire. On trouve sur l’île la plus grande concentration au monde de phoques, de manchots royaux, mais aussi d’albatros. Plus un nombre impressionnant de lions de mer, pingouins, pétrels, prions, et une multitude d’autres animaux. Tous très peu effrayés par l’homme, mais prêts à défendre leur territoire quand il le faut.
Tim et Pauline tombent sous le charme et décident de passer là l’hiver. Ils installent Curlew à Grytviken, une ancienne station baleinière abandonnée depuis 1965, et située dans une baie particulièrement bien protégée.
Les mois s’écoulent dans la chaleur de leur petite embarcation en bois chauffée au kérosène, et au printemps ils repartent à la découverte de l’île.
S’en suivra un deuxième hivernage, puis un troisième…


En fait ils ne quitteront plus la Géorgie du Sud, s’investissant petit à petit et pleinement dans tout ce qui touche ces lieux.

Un petit musée sur la pêche à la baleine était en cours d’aménagement à Grytviken. Ils aident à le terminer et en deviennent rapidement les conservateurs. Ils en profitent pour réparer l’église voisine, remettent en état le cimetière ( où repose Sir Ernest Shackleton ), et sillonnent l'île, à pied ou en ski.
Curlew reste leur maison, et tous les étés ils le réarment et partent à la découverte des 1100 km des côtes de l'île, ses caps parfois difficiles à passer, et ses baies innombrables.
Plusieurs fois ils reçoivent la visite de Damien II, et son équipage. Et c’est Jérome Poncet qui insistera pour qu’ils écrivent le récit de leurs aventures. Tim et Pauline se mettent au travail et en 1998 parait un grand et beau livre : "Antarctic Oasis".
Mais si le voyage se termine doucement, il fallait encore trouver une belle fin : ils font don du bateau au musée maritime de Falmouth. Et c’est en 2002, sur le pont d’un cargo, que Curlew rejoint le lieu où il a tiré ses premiers bords.
Tim et Pauline vont rester encore quelques années en Géorgie du Sud, puis partent s’installer en Nouvelle Zélande.
Quant à Curlew, il est devenu un des voiliers vedette du musée maritime. Le visiter reste un grand moment, mais avec un peu de chance, on peut aussi le voir vaillament promener ses 110 ans dans la grande baie de Falmouth, puisqu’il participe encore à quelques régates locales.
Comme le dit le conservateur du musée : "She was built to go sailing, and that's just what she'll be doing! ". ( elle a été construite pour naviguer, et c'est exactement ce qu'elle va faire! )
Pour en savoir plus : "Antarctic Oasis "
Publié chez ww Norton and Ccompany Inc, New York
Un livre vraiment sympa, très bien écrit et illustré de superbes photos. En anglais uniquement.


